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14 avril 2026

La Dernière Transhumance – Entretien avec Stéphane Arnier

Actualité
Focus Arnier

Après le remarqué La Brume l’emportera, pépite de l’imaginaire 2024, Stéphane Arnier revient le 22 avril avec un roman choral puissant qui vous transportera au cœur du Grand Nord.

Entre survie, chamanisme et enjeux écologiques, La Dernière Transhumance est bien plus qu’un simple récit de voyage. Découvrez dans cet entretien le premier volet de cette sublime fresque nordique !

Vous vivez en Finlande et votre précédent roman, La Brume l’emportera, explorait déjà des ambiances marquées. En quoi votre quotidien dans les paysages nordiques a-t-il nourri l’écriture de cette saga ?

C’est clairement l’origine du projet, en réalité. J’ai voyagé en Finlande de façon régulière ces douze dernières années, et j’y vis depuis cinq ans, en partie parce que j’adore la proximité de la nature ici – je suis obsédé par les forêts nordiques, et j’ai toujours préféré les lacs à la mer. Il y a trois ans, un séjour en Laponie m’a permis d’en découvrir davantage sur les peuples samis, en particulier grâce au travail fantastique du musée Siida à Inari. Rien que la pensée de ces peuples semi-nomades voyageant chaque saison avec leurs rennes m’a époustouflé : il y a encore une centaine d’années, il s’agissait de véritables odyssées, en traîneaux, à ski, à pied. Il y avait un souffle dans tout cela, porteur d’une inspiration forte, qui me rappelait furieusement tout un tas d’aspects liés à la fantasy.

Donc, oui, il y a une forme d’hommage dans ce travail : cela reste de la fantasy, avec énormément d’éléments imaginaires, mais j’ai tenté d’apporter des touches de réalisme documentaire concernant le mode de vie des personnages – en fin d’ouvrage, je fournis des sources à celles et ceux qui voudraient découvrir les véritables gens derrière ces inspirations.

Pouvez-nous dire quelques mots sur l’intrigue ?

Dans La Dernière Transhumance, on suit une famille d’éleveurs de rennes qui vit dans un territoire imaginaire qu’on pourrait comparer à une sorte de Laponie fantasmée. Chaque année, elle parcourt des centaines de kilomètres de campement en campement pour suivre le cycle des rennes – une odyssée qui est déjà en elle-même une question de survie.

Tout se complique quand un clan du Vårk – un pays qui a déjà mené des raids sanglants vingt-cinq ans plus tôt – revient prospecter les sols nordiques en quête de richesses. À cela s’ajoute un aspect purement fantasy : dans cet univers évolue une autre branche du vivant qu’on appelle les Vitaux, des organismes invisibles pour une grande partie des gens… et l’arrivée des Vårks va bouleverser l’équilibre naturel de ces entités et permettre à une autre menace de s’introduire dans le monde.

On suit Kaisu, la doyenne de la famille, une femme âgée qui vit là sa dernière transhumance, et qui va devoir guider sa famille et son troupeau dans un contexte difficile. On suit Onnari, l’un de ses fils, mutilé et traumatisé par l’ennemi quand il était gamin et qui se sent différents des autres depuis. On suit Norda, une fille de Kaisu victime d’une rafle vingt-cinq ans plus tôt, qui est aujourd’hui de retour du côté de l’ennemi. Et on suit aussi Yngvar, un Vårk qui a élevé Norda comme sa fille, et qui commence à remettre en cause les vues procolonialistes qu’il avait quand il était plus jeune.

C’est donc une histoire de famille, une histoire de résistance… et aussi une pure histoire de fantasy, avec des éléments mystiques en fort lien avec la nature.

Au cœur du récit se trouvent les vitaux, ces organismes invisibles dont l’équilibre semble menacer le monde. S’agit-il d’une métaphore de notre propre crise climatique, ou d’une volonté de créer un système de magie purement organique et chamanique ? 

Les deux ! D’un côté, il y a cette caractéristique étrange des vitaux : ils sont immatériels et invisibles pour la plupart des gens, seules quelques rares personnes voient qu’ils sont là et qu’ils participent aux cycles naturels. Il me semble que c’est extrêmement proche de la réalité, où nous autres « humains civilisés » sommes devenus aveugles à ce qu’il se passe dehors, à l’extérieur de nos villes. Nous ne voyons pas, et nous ne comprenons pas vraiment ce qui est en train de se passer.

Et d’un autre côté, il y avait ce désir chez moi d’apporter du merveilleux grâce à des éléments surnaturels organiques, qui soient différents de ce qu’on voit habituellement en fantasy : je ne voulais pas de choses estampillées « esprits de la nature » ou puisées dans des mythologies existantes, par exemple. Les vitaux sont traités ici davantage comme les représentants d’une nouvelle branche du vivant difficile à étudier, plutôt que comme des créatures qui seraient « magiques ».

À l’inverse de nombreux récits initiatiques qui mettent en scène de jeunes héros, vous avez choisi Kaisu, la doyenne de la siita, pour qui cette migration est la dernière. Pourquoi était-il important pour vous de placer la figure de l’ancien et la thématique de la transmission au centre de ce voyage ?

C’est quelque chose d’assez récurrent dans mes livres, depuis mon tout premier roman, Le déni du maître-sève, qui mettait en scène un homme près de la retraite qui ne voulait pas lâcher prise. Je suppose que c’est parce que je vieillis moi-même (rire). Au niveau de la dramaturgie, j’aime profiter de la profondeur d’un personnage qui a un passé – qui avait des envies et des rêves, qui en a vécu certains et qui en a perdu d’autres. Ce sont des personnages qui savent mieux ce qu’ils veulent, qui sont plus complexes, qui possèdent davantage de couches.

Mais en réalité, ce n’est pas tant qu’il y a beaucoup de personnages âgés chez mes protagonistes, c’est surtout que j’aime disposer d’un casting intergénérationnel. Mes récits traitent régulièrement du cycle de la vie, je parle des débuts et des fins, de naissances et de morts, et ce n’est donc pas très surprenant qu’il y ait souvent une composante familiale dans mes textes. C’est encore le cas avec La Dernière Transhumance, plus que jamais : on a ici un roman choral dédié à la famille du sorbier. On suit Kaisu, qui est une vieille carne (c’est elle qui le dit). On suit aussi Onnari et Norda, qui sont des adultes, mais qui sont aussi ses enfants. Et il y a aussi dans la famille les petits-enfants de Kaisu – une gamine cabotine et un adolescent trop mature pour son âge, qui aura son propre point de vue dans le second livre de la duologie. Affaire de transmission.

Le roman oppose les sentes ancestrales des Inars à la cupidité des prospecteurs étrangers. Voyez-vous La Dernière Transhumance comme un récit politique sur la résistance des peuples autochtones face à l’exploitation industrielle des ressources ?

Tout à fait. C’est une composante forte de l’histoire des peuples samis, ou encore des Maoris en Nouvelle-Zélande, et c’est hélas quelque chose qu’on retrouve partout où s’est étendu le colonialisme. Cela me semblait inapproprié de m’inspirer de certains éléments qui m’intéressaient sans traiter de ce sujet… et peu à peu, c’en en devenu la ligne narrative majeure.

Sans trop en révéler sur l’intrigue, une métaphore filée tout au long de ce récit – avec le terme « vorace » qui revient très souvent –, transforme l’avidité en faim, au sens littéral. Les colons deviennent des monstres dont l’appétit semble ne pas connaître de limite… et ils sont de plus en plus durs à chasser au fur et à mesure qu’ils s’empiffrent. La Dernière Transhumance est bel et bien une histoire de résistance.

Le livre est présenté comme un roman choral. Comment avez-vous travaillé l’entrelacement des destins pour que chaque voix apporte une couleur différente au récit, tout en maintenant l’unité de cette marche vers les pâturages d’été ?

La narration chorale comporte son lot de difficultés techniques. En fantasy, elle est souvent employée pour narrer le destin de personnages différents, souvent éloignés les uns des autres, qui ne se réunissent que tardivement dans le récit. Ce n’est pas le cas ici, car j’ai pris le parti-pris inverse : à une exception près, tous les personnages voyagent ensemble ; à une exception près, tous les personnages sont de la même famille. Cela m’a permis de conserver une unité forte, car le lecteur ne suit bel et bien qu’une seule et unique histoire. J’utilise ici la narration chorale, non pas pour multiplier les lignes d’intrigues, mais pour éclairer les mêmes évènements à l’aune de points de vue différents – voire divergents. On suit ici une famille dont les membres s’aiment et se soutiennent, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord sur tout. Leur vécu – et leur âge, puisqu’on en parlait ci-dessus ! – viennent teinter les diverses réflexions.

Vous publiez de nombreux articles techniques sur la dramaturgie et la narration. Quel a été le défi technique le plus stimulant sur ce roman particulier ? Y a-t-il une « règle » d’écriture que vous avez pris un malin plaisir à suivre ou, au contraire, à transgresser pour ce récit ?

Les aspects techniques sont souvent des éléments motivants pour moi, mais je dois avouer que l’aspect « récit choral » m’a fait perdre quelques cheveux, justement parce qu’il pose des problèmes à la fois de dramaturgie et de narration. Pour la narration, on en parlait ci-dessus, il faut réussir à trouver la voix de chaque personnage pour que le lecteur se sente « présent » avec chacun d’eux, avec une priorité à l’immersion. Pour la dramaturgie, le côté choral complique souvent la vie en termes de temporalité et d’agencement des scènes. De plus, comme mes personnages sont souvent ensemble, j’étais littéralement en capacité de narrer la plupart des scènes par les yeux de n’importe lequel de mes protagonistes : lequel choisir pour telle ou telle scène ? Il m’est arrivé plus d’une fois de réécrire des chapitres entiers en changeant de personnage de point de vue.

En revanche, justement à cause de cela, je m’en suis strictement tenu à mes pratiques habituelles d’architecte : je suis le genre d’auteur pour qui la fin est le moteur principal, et même si la narration chorale m’a imposé d’être souple avec mes préparatifs, heureusement que j’avais bien tout planifié. À partir du moment où le tome 1 était bouclé, le reste a coulé tout seul, ce qui me permet de préciser quelque chose ici : La Dernière Transhumance est un récit qui s’étend sur deux tomes (pas plus, pas moins), mais les lecteurs n’auront pas à attendre pour découvrir la suite et fin de Vitaux : elle est déjà écrite. Le second tome de la duologie, Voraces, sortira… dès ce mois de septembre ! J’ai très hâte de lâcher ces deux volumes en liberté auprès des lecteurs.

Trois mots pour la fin ?

Rennes. Résistance. Aurores.

On en profite pour vous annoncer que Stéphane Arnier sera en rencontre à La Dimension fantastique le 22 mai prochain et que vous pourrez aussi le retrouver aux Imaginales à Épinal.

Série en 2 tomes
Tome 1 – Vitaux
Tome 2 – Voraces – en octobre 2026

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Stéphane Arnier
Auteur

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