Éditeur d’imaginaires depuis 30 ans
15 janvier 2026

Noires sont les âmes perdues – Entretien avec Oriane Dardres

Actualité
Noires sont ban

Noires sont les âmes perdues, sort ce 21 janvier. Quelle a été l’idée à l’origine de ce récit ? Comment cette aventure a-t-elle débuté ?

J’étais d’humeur nostalgique pendant les fêtes de fin d’année et je me suis replongée dans les sagas vampiriques YA qui ont hanté mon adolescence. Lors de ces relectures, quelque chose m’a sauté aux yeux : les héroïnes de ces romans subissaient souvent le scénario et les péripéties de leur propre histoire, au lieu d’y être des agents actifs. Les love interests vampiriques masculins, quant à eux, étaient ceux qui menaient la danse. On en revenait irrémédiablement à la dichotomie classique de « l’homme agit, la femme subit et s’adapte ».

C’est de là qu’est née mon envie de raconter une histoire où cette dynamique serait inversée. Ainsi sont nés Adèle, arnaqueuse aussi opportuniste qu’orgueilleuse, et Isaac, vampire esseulé à la psyché fragile.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur son intrigue ? Comment définiriez-vous votre univers ?

Il s’agit d’une histoire d’arnaques et de manipulations, doublée d’une descente aux enfers dans un contexte qui, par bien des aspects, est déjà infernal.

Le roman se passe à Paris, en janvier 1919, au sortir de la première guerre mondiale et en pleine épidémie de grippe espagnole. Adèle est une jeune fille qui essaie de se sortir de la pauvreté et de s’occuper de son frère, revenu handicapé de la guerre, en commettant des crimes. Suite à un vol raté, elle se retrouve confrontée à un vampire, qu’elle identifie très vite comme un moyen fabuleux de se faire beaucoup d’argent. Mais arnaquer les morts comporte bien des dangers…

Le Paris de 1919 est ravagé par la précarité, la maladie, le deuil, les traumatismes… Un contexte profondément cruel et injuste. Les personnages du roman, aussi malveillants ou bienveillants qu’ils soient, font ce qu’ils peuvent pour affronter cette réalité amère.

On suit donc les aventures d’Adèle, une jeune arnaqueuse au caractère bien trempé, et d’un vampire issu des catacombes. Qui sont-ils ? Comment les avez-vous créés ?

Adèle est avant tout une jeune fille pauvre qui souhaite échapper à une sentence sociologique toute tracée. Sa façon de se rebeller contre cette société qui détruit les plus précaires est le recours aux arnaques, à une bonne dose de cynisme, ainsi qu’à un sentiment de haine contre ceux qu’elle juge complices des injustices qu’elle subit. Elle fait aussi souvent preuve de déni, à ses risques et périls…

Elle n’est pas, au premier abord, foncièrement sympathique, mais elle est écrite pour qu’on puisse la comprendre tout au long de l’histoire.

Isaac, le vampire, souffre quant à lui de traumatismes sévères, d’une solitude douloureuse, et d’une soif de sang aliénante. Il ne s’agit pas de quelqu’un qui maîtrise beaucoup d’aspects de sa non-vie. Paradoxalement, il se révèle parfois plus humain que certains personnages bien vivants de l’histoire…

J’ai créé ces personnages… en apprenant à les connaître au fil de l’écriture ! J’avais en tête quelques idées les concernant, et je me suis laissé porter parce qu’ils avaient à dire… et à commettre. On peut donc en effet considérer qu’ils n’en ont fait qu’à leur tête, héhé.

Votre vampire, Isaac, échappe aux clichés traditionnels. Comment avez-vous imaginé son humanité et sa part d’ombre, et que représente-t-il symboliquement pour vous ?

Bien souvent, les vampires mis en scène dans les œuvres de fiction servent de métaphore d’une séduction prédatrice et désinhibée, majoritairement masculine. Ils sont ainsi les agents d’un désir transgressif, auquel on s’abandonne.

Sans totalement renier ces tropes classiques, je voulais davantage me concentrer sur l’aspect « mort-vivant » du vampire, que je trouve un peu trop remis au second plan dans la fiction contemporaine. Un vampire est un défunt revenu à la vie, conservant le traumatisme de son décès et les souvenirs de son existence passée. Quelqu’un qui souffre d’une soif insatiable qui le pousse à faire du mal aux autres. En somme, la victime d’une malédiction.

Les symboliques possibles sont nombreuses, j’en retiendrai une : par de nombreux aspects, les soldats revenus traumatisés du front sont eux aussi des morts-vivants. Ils ne sont plus les mêmes, liés au deuil et à la mort, affamés de vie et de chaleur sans pouvoir redevenir les personnes entièrement « vivantes » qu’ils étaient auparavant.

Qu’est-ce qui vous a poussé à situer Noires sont les âmes perdues dans le Paris d’après-guerre, et comment ce contexte a-t-il façonné vos personnages ?

Il s’agit d’une période de l’histoire qui, à titre personnel, m’a beaucoup marquée. Un conflit profondément absurde, et si meurtrier que les contemporains de l’époque l’ont qualifié de « der des der » (l’histoire les contredira bien vite…). Un contexte horrifique, donc, qui se prêtait bien à la figure mortifère, mélancolique et endeuillée du vampire.

Comme Adèle, l’écrasante majorité des gens à l’époque n’était absolument pas au courant de l’existence et des réalités du stress post-traumatique, et donc dépourvue des connaissances nécessaires pour comprendre et accompagner leurs proches revenus traumatisés de la guerre. Cela est source de tragique dans une période qui l’est déjà bien trop, et ainsi les personnages s’en trouvent façonnés pour le pire.

Adèle est confrontée à des choix moraux complexes. Que vouliez-vous explorer à travers ses contradictions ? Aviez-vous envie de traiter de thématiques qui vous tiennent à cœur ou était-ce simplement pour le plaisir de partager une belle aventure ?

Je voulais avant tout explorer comment un contexte déshumanisant conduit à (logiquement) une déshumanisation de ceux qui en souffrent le plus. La manière pour Adèle de faire face à la dure réalité qu’elle subit est de se couper de toute compassion pour les autres, car l’inverse serait trop douloureux pour elle. De fil en aiguille, elle bascule ainsi dans un déni désespéré et dangereux. Cela ne l’absout en rien de ses actes, mais il est difficile de ne pas la comprendre un peu.

J’avais des thématiques bien précises en tête pour ce récit (que vous avez pu deviner au fil des questions) : la lutte des classes ; les relations d’emprise ; le deuil ; les traumatismes ; la compassion.

Avez-vous eu des sources d’inspiration en particulier ?

Oui, j’ai grandement été influencée par mon visionnage au cinéma d’Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, lorsque j’avais neuf ans. Puis, plus tard, par celui du Nosferatu de Werner Herzog (la version de 1979), et enfin par celui de Nightmare Alley, version Guillermo Del Toro.

Si Noires sont les âmes perdues devait être porté à l’écran, qui imaginez-vous dans les rôles principaux ?

Je pense que je voudrais de jeunes acteurs totalement inconnus ! Je n’imagine jamais de vraies personnes pour incarner mes personnages, donc j’ai du mal à me projeter sur ce genre de choses.

Cela dit, j’ai eu l’occasion de voir Léonie Dahan-Lamort au cinéma lors de la sortie du film français La Morsure (2023), et j’ai trouvé qu’elle possédait un je-ne-sais-quoi singulier et appréciable, qui collerait très bien avec l’impertinence froide d’Adèle.

Trois mots pour la fin ?

Survie. Mensonges. Compassion.

Dardres site
Oriane Dardres
Autrice

Nos derniers articles

Focus Solstice
22 janvier 2026
Le Solstice des ombres : Trois raisons de lire Benjamin Lupu
20251215 Ban site2
20 janvier 2026
La Trilogie africaine, une fresque cyberpunk singulière et audacieuse signée Richard Canal
Article chavassieux focus
13 janvier 2026
Demain, les origines de Christian Chavassieux dans l'émission Entrez sans frapper sur la RTBF
Ban sorties de février
12 janvier 2026
Nos sorties de février