Le 18 février, retrouvez le final grandiose du Solstice des ombres de Benjamin Lupu avec Les Voix de Canaé.
A cette occasion, l’auteur revient sur l’écriture de cette fresque âpre aux couleurs de l’apocalypse !
Pour celui ou celle qui s’aventure dans le Solstice des ombres, quel premier frisson avez-vous souhaité provoquer : celui du monde qui se déploie, des voix qui s’élèvent, ou des tensions humaines qui affleurent ?
J’aime emmener mes lectrices et lecteurs en voyage. Lorsqu’ils lisent les premiers mots du Solstice des ombres, ils prennent le train en marche au travers d’une scène assez commune. (Je mets de côté les prologues.) Puis, ils découvrent petit à petit l’univers étrange qui entoure les personnages en empruntant différents points de vue.
En tant que lecteur, j’adore cette immersion progressive par le biais de tiers fictifs. Donc, je dirais « un univers qui se déploie » devant les yeux des personnages/lecteurs. Cette démarche demande au lecteur d’accepter temporairement de ne pas tout comprendre, un peu comme quand vous débarquez en terre inconnue. Vous n’avez pas toutes les clés, mais vous sentez qu’il se passe quelque chose et que vous pourriez bien être surpris, que vous êtes convié à l’inattendu. Les littératures de l’imaginaire sont des littératures de curiosité dans tous les sens du terme.
La guerre de religion et la foi sont des thèmes centraux du Solstice des ombres : comment avez‑vous abordé la représentation de ces enjeux dans Les Voix de Canaé, et qu’est‑ce que cela vous a permis d’explorer sur le plan humain et philosophique ?
Dans le Solstice des ombres, la foi en Asthor et son prophète détermine profondément la vision qu’ont les Hyrdrians du monde et de leur histoire (la peur viscérale des ombres, l’importance de la nuit, le rejet des aveugles, etc.). J’ai donc distillé mille et un petits détails aussi cohérents que possible dans le quotidien de mes personnages. Par exemple, la quatrième heure de la nuit est celle de la trahison car c’est à ce moment que le premier des Imranes trahit en s’enfuyant face aux ombres que combat le dieu solaire pour renaître à l’aube.
Tous les personnages prennent leurs décisions à l’aune de cette foi (et des nombreuses superstitions qui l’accompagnent), ce qui peut rendre leurs motivations étranges. Bien évidemment, les fondamentaux de la morale humaine demeurent, mais de nombreuses prises de position ne peuvent s’expliquer qu’au travers des croyances et des rites imaginaires des livres.
J’ai aussi voulu mettre en exergue le fait que la pensée d’un siècle s’inscrit dans un contexte sociétal précis que les personnages ne peuvent pas forcément dépasser ou alors au prix de prises de conscience douloureuses.
Bon, je ne nie pas qu’il y a une forme d’expérience de pensée dans tout ça. Mais pas d’inquiétude, on parle bien d’une histoire et non d’un essai ethnographique. Comme pour les uchronies, c’est un jeu d’écrivain.
La magie mystérieuse qui habite Umbrod est au cœur de ce tome : pouvez‑vous nous parler de l’origine de cette idée et de ce qu’elle symbolise pour vous dans l’histoire ?
La magie qui se déploie et se révèle dans les deux tomes du Solstice des ombres, notamment au travers d’Umbrod, prend ses racines dans d’autres récits que j’ai précédemment écrits. Elle a donc une origine très concrète (qu’il n’est pas encore temps de dévoiler). Précisons néanmoins que le Solstice des ombres peut se lire seul sans aucun problème.
Parlant de religion dans cette histoire, la magie comme sens et pouvoir caché des écritures saintes s’est vite imposée. Il est aussi vrai que dans le Solstice des ombres, la magie présente une portée symbolique dans la mesure où elle est le fondement de la civilisation des Hyrdrians, notamment parce qu’elle leur a donné la victoire face aux Anciens rois. C’est un témoignage de leur gloire, mais peut-être aussi une forme de malédiction, voire de corruption si on se reporte aux pouvoirs des saints reliquaires, qui sont au mieux repoussants.
La magie me permet de parler de la construction du récit mythique et historique (je pourrais presque parler de roman national) des Hyrdrians. Les miracles qu’elle prodigue sont la preuve apportée à ce peuple de sa relation privilégiée avec le dieu Asthor. Tout comme l’imposition des mains des rois de France censée guérir les malades, le surnaturel procure une légitimité de droit divin et ses dirigeants sont les représentants du dieu sur terre.
Mais, au final, peu de gens comprennent réellement sa nature profonde et c’est tout l’enjeu de l’histoire d’Umbrod.
Comment avez‑vous construit la cité sainte de Canaé et ses intrigues politiques et religieuses ? Y a‑t‑il eu des sources d’inspiration historiques, littéraires ou personnelles pour cette ville et ses conflits ?
Après le tome 1 qui était… disons, plus champêtre, en extérieur du moins, mon défi était de poursuivre mon histoire dans un milieu urbain clos.
Pour sa géographie, j’ai bâti un plan type des villes hyrdrianes qui repose sur les croyances à l’image de la symbolique des portes du Levant et du Couchant. Côté inspiration, pas de mystère ou de surprise, je me réfère aux villes de la chrétienté du Moyen Âge occidental.
Je devais aussi donner une dimension mythologique et historique à Canaé : c’est là que saint Orostrase prêche à son retour du désert, remet les reliques qui vont permettre la victoire face aux Anciens rois puis est emporté auprès d’Asthor à la fin de sa vie. C’est aussi là que le prêtre hérétique Borésias remet en cause le dogme orostrate des siècles plus tard. Et c’est bien sûr là que se termine le Solstice des ombres. C’est donc un lieu de légitimation pour qui veut qu’on reconnaisse son pouvoir.
Dans ce tome 2, je quitte le conflit familial au profit de l’affrontement entre le politique et le religieux. Après le terrible déchirement entre les deux sœurs d’Èvarad et d’Achantar dans le tome 1, les tensions politiques deviennent celles d’une victoire supposée et les ambitions contrariées des vainqueurs se font jour à la faveur de la passation de la plus puissante des reliques dans le temple majeur de Canaé. Là encore, les inspirations sont innombrables, des conflits de la fin de la République romaine aux jeux de pouvoir récents de notre siècle, l’Histoire selon moi damant largement le pion en la matière à n’importe quelle littérature, y compris la mienne. Si j’avais une période à pointer, ça serait sans doute celle de la crise de la fin du Moyen Âge occidental.
Vous avez évoqué sur votre blog vos projets de jeux de rôle dans l’univers du Solstice des ombres : dans quelle mesure ces projets influencent‑ils votre façon d’écrire et d’imaginer l’univers de la série ?
Question maintes fois débattue : « écrire pour le jeu de rôle n’a strictement rien à voir avec écrire de la fiction, voire ça peut conduire à de mauvais romans ». Une affirmation avec laquelle je ne suis pas d’accord. Il est assez évident que le jeu de rôle réclame une écriture différente. C’est un objet ludique et mouvant, car partagé, mais les deux médiums peuvent se répondre, exactement comme le font la BD et les romans, les films et les romans, les jeux vidéos et les BD, etc. Je suis un meneur de jeu de longue date et je continue de jouer. De manière générale, le jeu de rôle m’apporte de solides bases dans le développement d’intrigues complexes, d’univers denses et un vrai sens de l’improvisation qui me permet de me glisser dans la peau des personnages pour les interpréter. C’est précieux.
Le Solstice des ombres fait partie d’une chronologie plus vaste qui a un pied dans le jeu de rôle et un autre dans la fiction. Effectivement, contrairement à un projet comme Les Mystères de Kioshe, le Solstice est d’abord né en roman et je poursuis l’aventure depuis l’an dernier avec ma table de jeu de rôle au travers d’une enquête du praèr Nassirias qui fleure bon les secrets occultes. J’avais déjà fait cette expérience avec une courte aventure dans l’univers d’espionnage steampunk du Grand Jeu que j’avais fait joué aux Imaginales 2025.
Pour résumer, le jeu de rôle m’apporte une multitude de bonnes pratiques dans l’immersion des lecteurs, mais également des personnages, cette impression que l’univers a une histoire, des secrets, des coutumes, etc. C’est une boite à outils formidable pour construire ce genre de choses.
Lorsque vous avez découvert les couvertures du Solstice des ombres, avez-vous eu le sentiment qu’elles traduisaient fidèlement l’atmosphère et les enjeux du roman ? Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou touché dans cette interprétation visuelle ?
Je me souviens avoir rêvé des histoires que contenaient certains livres rien qu’à regarder leurs couvertures, avec parfois des déceptions épiques, d’ailleurs.
Les couvertures sont des promesses et elles doivent être un prolongement et une évocation du texte. Je parle bien d’évocation et non forcément de représentation figurative d’une scène. Le futur lecteur doit pouvoir se projeter à la fois sur l’ambiance et le genre du livre. Je pense que les gens comprennent assez bien qu’il y a un aspect sombre et mystique dans le Solstice en voyant les couvertures, sans pour autant qu’il y ait un moine sur la couverture. Mais, par-dessus tout, une couverture doit être mémorable, ce qui réclame souvent de faire des choix artistiques forts.
Je n’ai aucun a priori sur les couvertures de mes livres si ce n’est que je serais très mal à l’aise face à une couverture à laquelle je ne parviendrais pas à adhérer (souvent parce que l’impact graphique n’est pas au rendez-vous). Bon, je dois dire que j’ai été déstabilisé en découvrant l’illustration du tome 1 avant d’avoir un coup de foudre artistique. Ebrahel a initié une esthétique de cet univers qui a remplacé celle que je pouvais avoir de manière brouillonne auparavant. Secrètement, j’espère que des lecteurs rêvent au contenu du Solstice des ombres en croisant son travail magnifique !
Trois mots pour la fin ?
Espoirs secrets incandescents.




