Et si un livre avait le pouvoir de réécrire la réalité ?
Le 16 septembre, découvrez un vertigineux labyrinthe littéraire avec La Circonférence du monde de Lavie Tidhar, une œuvre singulière qui hybride science-fiction, roman noir et métafiction !
D’où est venue l’idée originale de La Circonférence du monde, et comment résumeriez-vous l’intrigue de ce roman ?
La toute première étincelle de ce qui allait devenir La Circonférence du monde m’est venue lors de mon deuxième jour sur l’île de Vanua Lava, au Vanuatu, en 2007, quelque part au bout du monde. Nous habitions dans une cabane en bambou, et une tempête qui faisait rage dans la baie m’a réveillé. Imaginez l’obscurité, l’humidité et le bruit du tonnerre pareil à une guerre : je suis allé écrire une phrase dans un cahier, au sujet d’un pilote de la Seconde Guerre mondiale qui s’écrasait sur l’île.
J’ai essayé d’écrire ce livre, mais c’était terrible, alors je l’ai abandonné. Ensuite, vers 2010, j’ai tenté d’écrire un roman policier classique sur les questions fondamentales de l’existence. C’était tout aussi mauvais.
La Circonférence du monde est donc né des ruines de ces romans et autres textes, en cherchant la meilleure manière d’aborder ces très grands sujets de façon un peu biaisée. Il m’a fallu des années pour y parvenir – c’est de loin le livre le plus difficile que j’aie eu à écrire – et cela a surtout consisté, au final, à l’élaguer pour lui donner sa forme actuelle. À un moment donné, il était beaucoup plus long ! Et, j’imagine, ennuyeux.
C’est aussi un livre sur la promesse – peut-être non tenue – de la science-fiction en tant que genre littéraire, et sur cette époque particulière où les idées – sur le monde, la justice, la nature même de la réalité – pouvaient être si folles et prises tellement au sérieux. C’était à la fois une littérature absurde et une littérature capable d’aborder la question de Dieu, ou des dieux, et de notre raison d’être ici – une littérature assez puissante pour lancer sa propre religion à un moment donné.
Le livre est donc devenu tout cela à la fois, tout en restant, avant tout, divertissant ! Je le décris non pas tant comme un roman de science-fiction, mais plutôt comme un roman sur la science-fiction, sur le pouvoir et la démesure qu’elle possédait, mais aussi sur sa beauté, son étrange singularité et son côté ludique.
Mais l’intrigue tourne simplement autour de ce livre disparu que tout le monde essaie de retrouver !
Au cœur du récit se trouve Lode Stars, un livre dans le livre aux accents de « texte-virus » qui fait disparaître ceux qui le lisent. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans ce mythe du livre maudit, et quelles ont été vos grandes inspirations – littéraires ou personnelles – pour imaginer ce mystère ?
Il y a un livre formidable de l’auteur japonais Chiaki Kawamata, intitulé Death Sentences en anglais, dans lequel figure un poème mystérieux qui agit sur les gens comme une drogue, même si je ne sais plus exactement quand je l’ai lu. Dans mon roman, Lode Star – qu’il soit réel ou non (ce qui n’est jamais tranché !) -, agit plutôt comme un dispositif de protection, il me semble. Je ne sais pas ! J’adore les énigmes bibliographiques, et ce roman est en partie une lettre d’amour au monde disparu des librairies et collectionneurs londoniens, à cet univers merveilleux de Charing Cross Road qui n’existe plus aujourd’hui. C’était simplement une façon amusante de raconter l’histoire, peut-être ?
Le personnage d’Eugene Charles Hartley rappelle inévitablement L. Ron Hubbard et la Scientologie. Pourquoi avoir choisi cette figure de l’auteur de pulps devenu gourou pour explorer la frontière poreuse entre fiction, mensonge et révélation religieuse ?
J’adore L. Ron Hubbard pour ses imperfections – j’adore l’auteur de SF qu’il était avant de devenir un prophète, cette sorte d’escroc à l’œil pétillant. Comme le disaient ses amis du milieu de la science-fiction : c’était un type génial pour boire un coup, mais à qui il ne fallait jamais prêter d’argent ! (Ni le laisser approcher sa petite amie). Une partie du plaisir a consisté à reproduire ces conversations et ces lettres entre auteurs de l’Âge d’or. Je trouve Hubbard fascinant pour avoir poussé la SF jusqu’à sa conclusion ultime et inévitable : la religion. Personne d’autre n’a vraiment osé le faire, même si je pense que Heinlein a été tenté à un moment donné.
Je n’avais cependant aucun intérêt à écrire sur une religion du monde réel – ce qui ne correspondait d’ailleurs pas à ce que je voulais faire. Eugene Charles Hartley ne partage donc pas toute la biographie de L. Ron Hubbard (Hubbard n’a jamais été stationné au Vanuatu !), et The Church of God’s All-Seeing Eye n’a rien à voir avec la Scientologie. Mais au fond, mon argument de vente pour ce livre était : « Et si L. Ron Hubbard avait tout simplement raison sur toute la ligne ? », ce que je trouvais plutôt drôle.
Dans le cadre de la fiction, j’ai essayé de coller de très près aux faits historiques. Ainsi, beaucoup d’éléments les plus étranges (l’association avec l’occultiste et ingénieur en astronautique Jack Parsons par exemple, ou cette rencontre insensée entre Alfred Bester et John W. Campbell) se sont réellement produits. Hubbard était à Londres dans les années 60, mais autant que je sache, il n’est jamais allé à une fête dans l’appartement de Michael Moorcock. Le critique John Clute fait une apparition dans le livre lors de cette soirée, et sa seule objection quant à ma représentation de l’époque était qu’il n’avait de sa vie porté de veste d’intérieur. Je lui ai simplement répondu que dans ma version des années 60, il en portait une ! Et il fumait la pipe dans les années 60. J’imagine que j’ai juste inventé la veste !
Votre roman entrelace habilement science-fiction, polar et méta-récit. Était-ce pour vous la meilleure structure pour bousculer notre perception du réel et interroger le pouvoir absolu de la narration ?
J’aime beaucoup faire ce genre de choses ! Et oui, je pense que pour ce livre, c’est ce qui fonctionnait le mieux. C’est peut-être un peu m’as-tu-vu – passer d’une sorte de fiction littéraire dans la première partie à cet affreux pastiche de roman de science-fiction des années 60 – et affreusement divertissant ! -, c’était très amusant. Je pense – j’espère – que c’est la bonne forme pour aborder ces questions. Mais je peux me tromper !
Dans ce récit, vous jouez avec la physique des trous noirs (les « Yeux de Dieu« ) et l’idée que notre univers serait une simulation. Pour vous, la science-fiction doit-elle être un outil de vulgarisation scientifique, ou s’apparente-t-elle plutôt à une forme de mysticisme moderne ?
Je ne joue pas vraiment avec l’idée de l’univers comme simulation, je suggère simplement que les personnages sont – ou ne sont pas ! – des reconstructions situées à la fin des temps. Il existe toujours un univers physique ! Je ne goûte guère à l’hypothèse de la simulation. Je pensais qu’un roman grand public sur les questions fondamentales de la physique serait intéressant (comme le formidable La Grande Traque de Joseph Wambaugh), mais je n’ai pas réussi à le faire fonctionner. Il s’avère qu’il est assez difficile de rendre passionnante l’écriture sur la science ou les mathématiques !
Mais je pense qu’aujourd’hui en particulier, avec toute cette dérive anti-science qui se généralise (climatoscepticisme, refus des vaccins, au choix), le sentiment de fascination pour la science et la façon dont elle nous aide à chercher à donner un sens au monde méritent d’être célébrés. La science-fiction, dans le meilleur des cas, consiste à essayer de comprendre le système du monde, même si nous échouons parfois.
Plus largement, quel rôle attribuez-vous à la science-fiction aujourd’hui ? Pensez-vous qu’elle puisse servir de boussole face aux grands défis qui attendent l’humanité ?
Je pense que c’est une littérature conçue pour divertir tout en glissant subrepticement des questions subversives. Mettez un extraterrestre vert sur la couverture et vous pouvez faire passer n’importe quoi à l’intérieur ! C’est ce que j’aimais dans la science-fiction américaine des années 1960 : elle pouvait tout faire et aller nulle part. Je pense que nous avons perdu un peu de cela aujourd’hui, les titres devant être beaucoup plus commerciaux, mais il reste une place pour une science-fiction étrange, singulière et merveilleuse qui, au mieux, nous pousse à penser le monde différemment. Dieu merci pour Mnémos !
Pour conclure, le mot de la fin ?
Les livres, c’est bien !


