Le 26 août, arpentez les terres d’Avernos avec Sans-Seigneur, le nouveau roman de Dark Fantasy de Christophe Guillemain et découvrez un récit à la croisée de la mythologie antique et de l’uchronie médiévale !
Qu’a été l’étincelle initiale de Sans-Seigneur, et qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la plume pour raconter cette histoire en particulier ?
J’ai rarement une véritable étincelle dès le début. Je plante des graines qui germent parfois des années plus tard. La première ébauche de « Sans-Seigneur » remonte à près de vingt ans, sous la forme d’une nouvelle et d’un scénario de court-métrage. Le point de départ était ce cannibale un peu grotesque qui prenait la place d’un valeureux chevalier.
Mais le roman tel qu’il existe aujourd’hui est né bien plus tard, lorsque m’est venue l’idée assez absurde de déplacer la quête du Graal dans les paysages où je faisais mes balades à vélo (en gros entre Le Puy en Velay, le Sancy, Gergovie et Volvic), puis de faire de ce bout d’Auvergne le centre du monde, une sorte de no mans land infernal. Les volcans éveillés et les bâtiments de pierre noire me sont apparus comme le décor idéal pour cet univers de Dark Fantasy.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’intrigue ?
Dans un pays maudit où le Chaudron recrache les grands mythes de l’humanité sous une forme dévoyée, plusieurs personnages insolites que tout oppose se retrouvent entraînés dans une même quête. Une ancienne oracle déchue, un cannibale poursuivi par sa propre malédiction, des chevaliers privés de leur guide, un prophète qui prétend refonder le monde… Tous devront comprendre les véritables enjeux de cette quête avant de pouvoir reprendre le contrôle de leur destin.
Le roman s’ouvre sur une double intrigue : la fuite de Denbé, une oracle déchue en quête de vengeance, et Zaban, un être aux appétits discutables. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer cette figure si sombre et paradoxale, tiraillée entre ses pulsions monstrueuses et sa culpabilité ?
J’ai toujours été fasciné par les monstres. Ce sont des marginaux, mais leur condition dit quelque chose de nous, du regard que l’on porte sur eux. Ils sont rejetés, incompris, parfois craints, mais libres.
Zaban est un autochtone d’Avernos, frappé d’une malédiction qui le pousse à se nourrir de ses semblables. Chaque fois qu’il succombe à cette faim monstrueuse, il hérite d’une part de sa victime : son apparence, certains souvenirs, parfois une part de son destin… Sa malédiction devient alors à la fois le problème et l’unique moyen de survivre.
J’aime les personnages qui partent de très loin. Zaban est un anti-héros absolu, tandis que Denbé est une femme qui a tout perdu : sa fonction, sa légitimité, et même sa déesse. Ils incarnent deux rapports opposés au destin. L’un reçoit constamment ce qu’il n’a jamais cherché, tandis que l’autre se bat désespérément pour retrouver une raison d’exister.
L’action se déroule dans le pays d’Avernos, décrit comme le cœur maudit du royaume de Francie. On y croise des noms de lieux très ancrés dans la géographie auvergnate réelle. Pourquoi avoir choisi de transfigurer cette région spécifique pour en faire le théâtre de votre « Mer des Cendres » et du Chaudron ?
Je ne sais pas si j’ai suivi le conseil de Stephen King qui recommande d’écrire sur ce que l’on connaît, ou si j’ai simplement laissé mon goût pour le fantastique et le gothique contaminer tout ce qui m’entoure…
Je ne fais souvent qu’un pas de côté pour planter le décor d’une histoire. Mes noms sont ancrés dans la géographie réelle. Certains sont empruntés à l’Antiquité, mais ils ont évolué différemment de leurs équivalents réels.
J’aurais pu prendre plus de libertés, car le paysage d’Avernos est en perpétuel changement, mais j’ai choisi de garder l’emplacement des rivières, de la plupart des volcans, et même des châteaux et des ponts, pour conserver quelques repères.
Le titre, Sans-Seigneur, résonne fortement avec l’idée de rébellion. Dans quelle mesure vos personnages sont-ils prisonniers de leur condition sociale ou de leur passé ? Est-ce un roman sur la fatalité, ou au contraire sur la possibilité de s’affranchir de son destin ?
Le titre renvoie à plusieurs idées.
Tout d’abord l’absence de Dieu dans cet univers uchronique. Ici, le christianisme n’a pas façonné le monde tel que nous le connaissons.
Il désigne aussi l’absence du fondateur de la Quête, Grigor, dont les disciples poursuivent l’œuvre sans toujours en comprendre le sens.
Enfin, il exprime le désir de plusieurs personnages de vivre sans maître.
Denbé est persuadée que les dieux la punissent. Zaban est prisonnier de sa propre nature. Les chevaliers de la Quête suivent un idéal qui leur échappe progressivement. Tous semblent soumis à une fatalité. Ce sont des gens simples, des marginaux embarqués dans les plans tortueux des seigneurs de guerre et magiciens de tous bords. Le véritable combat consiste peut-être à refuser le rôle que le destin leur assigne.
Ce titre pose aussi la question de l’autorité. À travers ce récit, cherchiez-vous à explorer ce qui se passe lorsqu’un système politique ou religieux s’effondre, ou plutôt la manière dont les individus découvrent leur propre liberté quand ils n’ont plus de maîtres ?
Je crois que les deux sont liés. Denbé cherche à reconstruire son existence après avoir perdu la déesse qu’elle servait. Zaban, lui, n’a jamais eu de maître, mais cela ne signifie pas qu’il soit libre. Il est prisonnier d’autres forces plus profondes. Quant aux chevaliers, ils poursuivent une quête dont le guide a disparu depuis longtemps. Ils continuent d’avancer parce qu’ils ont besoin de croire que leur mission possède encore un sens.
Le roman pose finalement une question assez simple : lorsque les anciennes autorités disparaissent, cherchons-nous réellement à devenir libres, ou nous empressons-nous de fabriquer de nouveaux maîtres ?
Comment avez-vous construit la géopolitique et les croyances de ce nouvel univers ? Vous êtes-vous inspiré de périodes historiques réelles pour nourrir les tensions de ce récit ?
Avernos est l’Auvergne fantasmée, infernale, d’un XIIIᵉ siècle uchronique, où les ruines de l’Antiquité gallo-romaine servent d’écrin à de nouvelles guerres, sur fond de légendes arthuriennes et de mythologie corrompue.
En arrière-plan, on comprend que le Chaudron a rappelé à la vie certaines grandes figures de l’Histoire, notamment Ramsès et César, qui cherchent à remodeler le monde selon leur propre vision. Ils guident de nouveau les peuples, les mènent à la confrontation.
À travers eux, je voulais parler de notre propension à chercher des sauveurs, des figures providentielles à idolâtrer. Je voulais exprimer l’idée que tout ordre social se choisit ses maîtres, plus ou moins tyranniques.
Mais finalement, même si mon univers emprunte au Moyen Âge (tout en restant définitivement de la Dark Fantasy), c’est surtout notre époque que j’avais en tête. Les seigneurs de guerre aux plans grandioses auxquels je pense sont ceux qui se multiplient à la surface du globe. Et cette volonté de ressusciter les grandes figures historiques me semble plus présente que jamais.
Quel est le personnage qui vous a donné le plus de fil à retordre lors de la phase d’écriture, et pourquoi ?
Probablement Denbé. J’ai interrompu l’écriture pendant plusieurs années parce que j’avais le sentiment de lui infliger une accumulation d’épreuves injustes. C’est encore un personnage qui souffre énormément, mais j’ai réécrit plusieurs passages afin que chacune de ces épreuves participe réellement à son évolution.
Paradoxalement, c’est peut-être ce qui fait d’elle mon personnage préféré. Zaban traverse lui aussi des situations terribles, mais il bénéficie parfois d’une forme de faveur du destin. Denbé, au contraire, ne reçoit jamais rien gratuitement. Elle paie tout au prix fort.
Si Sans-Seigneur devait être adapté sur grand écran ou en série, quels acteurs ou actrices imagineriez-vous pour incarner Zaban, Aliyan ou Denbé ?
Je ne suis pas certain que cette histoire corresponde aux standards hollywoodiens… mais partons du principe qu’il s’agit d’un film indépendant doté d’un budget illimité :
Bill Skarsgard pour Zaban, d’une beauté presque juvénile, capable de basculer vers quelque chose d’inquiétant.
Morfydd Clark pour Denbé, pour cette forme de « souffrance mystique » qui m’a impressionné dans Saint Maud.
Pour Aliyan, il faudrait quelqu’un qui exprime une forme d’arrogance, tout en créant un léger malaise par un sourire ou la fixité de son regard.
Sinon, j’ai beaucoup aimé Dav Patel dans The Green Knight. Je l’imagine bien en Jawhar, le chevalier idéal de la Quête, alliant douceur, noblesse, et intelligence.
Cela dit, je préfère les adaptations qui prennent leurs distances avec l’œuvre d’origine. Rien n’est plus important que la liberté dans le processus créatif.
Trois mots pour la fin ?
Mythologie – Pouvoir – Liberté




