Futur proche. Dans un monde où les femmes ont disparu, des créatures étranges, mi-humaines mi-fongiques : les Beautés – surgissent de terre. Avec ce roman, parabole post-apocalyptique aussi poétique que troublante, Aliya Whiteley bouscule nos certitudes sur le corps, le désir et la survie.
À l’occasion de sa sortie le 18 mars prochain, l’autrice nous livre ici les clés de ce texte hybride, où la métamorphose devient le miroir de nos propres ambiguïtés. Un entretien sur le pouvoir des histoires et la fascination pour l’Autre.
La Beauté propose une vision insolite de la transformation du monde après une catastrophe : comment cette idée a-t-elle émergé et qu’exprime-t-elle pour vous ?
Je me donne souvent des exercices ou des énigmes à résoudre par le biais de l’écriture, et je trouve que c’est une bonne manière de créer des angles inhabituels dans un texte. Je me souviens avoir voulu imaginer un monde post-apocalyptique totalement dépourvu d’espoir, puis travailler à la façon d’y faire naître une forme d’espérance – pas un espoir facile ou vague, ni sans qu’il y ait un prix à payer. Je ne sais pas si c’est ce que j’ai réussi à faire.
Le roman brouille les frontières entre l’attirance, la peur et le rejet : que souhaitiez-vous explorer à travers cette ambiguïté émotionnelle ?
Le roman me semble plus puissant lorsque le lecteur doit décider par lui-même de l’émotion qu’il ressent face au texte, surtout lorsque celle-ci n’est pas immédiatement identifiable. Je pense que c’est une manière de faire entrer plus profondément le lecteur dans l’univers du roman, et de l’inviter à interroger ses propres pensées et sentiments à son égard.
Vos personnages évoluent dans un univers presque entièrement masculin : en quoi ce choix influence-t-il les thèmes de la beauté, du désir et de la domination ?
Face à des questions extrêmement complexes qui surgissent dans nos vies, je trouve parfois utile de retirer certains éléments que nous tenons pour acquis, puis d’examiner les espaces qui restent. Je pense que La Beauté procède ainsi et soulève de nombreuses interrogations autour des thèmes que vous évoquez. Je ne crois pas que l’on s’approche de réponses définitives, et je ne suis pas sûre que quiconque doive parvenir exactement aux mêmes conclusions.
Les Beautés elles-mêmes sont à la fois fascinantes et monstrueuses : représentent-t-elles une menace, une promesse, ou les deux à la fois ?
C’est à peu près la même question que pour les émotions qu’elles suscitent – ce qu’elles représentent dépend vraiment du regard du lecteur.
Le corps et sa transformation occupent une place centrale dans le récit : quelle est, selon vous, la dimension politique ou sociale de ces métamorphoses ?
Je commence souvent à écrire avec l’intention d’échapper aux questions sociales et politiques, et les premiers chapitres peuvent être sous l’influence d’une pure inspiration littéraire. Puis les préoccupations du monde réel réapparaissent, et je me rends compte que j’écris à leur sujet depuis le début. J’imagine que cela signifie qu’il n’y a pas d’échappatoire à ces dimensions sociétales – et certainement pas sur des thématiques concernant les corps humains ! Une grande partie de mon travail explore ces transformations corporelles, et elles reflètent probablement toujours le monde au sens large.
Le roman peut se lire comme une fable écologique ou post-apocalyptique : ce cadre est-il avant tout symbolique ou ancré dans des inquiétudes contemporaines bien réelles ?
Au moment où j’écrivais La Beauté, je lisais aussi des travaux sur les précédentes extinctions massives de l’histoire de la Terre, et sur la prolifération fongique qui a suivi ces événements ; cette idée des champignons comme ce qui survient après la catastrophe constitue une part importante du roman. Je ne pense pas que ce soit purement symbolique, même si le roman ne cherche en aucun cas à être exact ou réaliste. Il se situe peut-être plutôt dans un territoire proche du conte, où l’on ressent un lien avec notre propre monde, mais sous une forme détachée du langage qui décrit notre réalité.
Vous interrogez le regard que l’on porte sur l’Autre : pensez-vous que La Beauté parle avant tout de tolérance, ou au contraire de notre incapacité à l’accepter ?
Le concept de l’Autre m’intéresse toujours, et la façon dont il remplit une double fonction pour le lecteur. L’Autre est fascinant par sa différence, mais il encourage aussi un sentiment de distance, de séparation – qui ressemble souvent à une barrière artificielle. Tout est lié ; tout fait partie d’un vaste ensemble : peut-être que La Beauté parle de cela.
Que souhaitez-vous que le lecteur ressente en refermant le livre : trouble, fascination, ou une forme de remise en question intime ?
Je ne sais pas. Je ne pense pas vouloir que l’on ressente quelque chose de précis après la lecture, tout comme je me souviens ne pas vraiment savoir ce que je ressentais après l’avoir écrit ! C’est un livre étrange, traversé par de nombreuses émotions et des thèmes fuyants. S’il y a une chose que j’aimerais qu’un lecteur en retienne, peut-être est-ce que les histoires sont à la fois essentielles et peu fiables. C’est un livre sur les histoires que nous nous racontons.



