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20 janvier 2026

La Trilogie africaine, une fresque cyberpunk singulière et audacieuse signée Richard Canal

Actualité
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À l’occasion de la sortie dans notre collection d’intégrales SF de La Trilogie africaine, Richard Canal revient sur la création de cette œuvre majeure de la SF française.

Le 21 janvier paraîtra La Trilogie africaine en intégrale regroupant Swap-swap, Ombre blanche et Aube noire. À l’époque du premier roman, saviez-vous déjà que vous iriez aussi loin dans cet univers ?

Le choix des titres en miroir donne déjà un aperçu de la réponse. Lorsque l’idée de présenter une Afrique florissante face aux anciennes puissances coloniales en déclin m’est venue, j’avais en tête deux des trois volets. Je souhaitais aborder la situation à la fois du côté africain et du côté d’un pays colonial où la présence des Noirs était importante et à peine tolérée. Le Sénégal s’est imposé pour le premier tome, Swap Swap, puisque j’y résidais à l’époque. Le second qui était prévu ne pouvait se dérouler qu’aux États-Unis, ce qui devait donner Aube Noire. Entretemps, un changement de poste m’a amené au Cameroun, un pays africain très différent du Sénégal. Et là, il m’est apparu nécessaire d’ajouter un nouveau tome, Ombre blanche, qui viendrait compléter la vision globale que j’avais en tête.

Vous avez passé plusieurs années en Afrique avant d’écrire cette trilogie, très marquée par ce continent et ses possibles futurs.
Comment vos expériences personnelles ont-elles nourri l’univers et les intrigues de La Trilogie Africaine ?

Mieux que ça, je vivais et travaillais en Afrique lorsque j’ai écrit cette trilogie. J’avais les lieux sous les yeux, les personnages autour de moi. Mes discussions avec mes collègues et amis africains n’ont pas cessé d’irriguer mon écriture. Employé à des postes clés dans l’éducation et l’administration, je connaissais leurs désillusions, leurs espoirs, les sociétés qu’ils auraient aimé voir grandir dans leur pays, l’impact du néocolonialisme sur les régimes en place. Je savais aussi les immenses richesses qui dormaient sous le sol et qui ne demandaient qu’à être exploitées par les locaux et non par des sociétés étrangères. Je devinais ce que pouvaient devenir ces pays, une fois la corruption endiguée, une fois les anciens colons renvoyés chez eux. Et cela constituait la trame de ce que je voulais raconter.

Votre trilogie imagine une Afrique technologiquement avancée et politiquement centrale. Que vouliez-vous exprimer sur le rapport entre mémoire, pouvoir et imaginaire dans ces mondes futurs ?

Il faut le dire, l’Afrique a été marquée à jamais par les années passées sous le joug des colons. Au-delà de l’esclavage et des déportations en masse, il faut se pencher sur les modifications profondes infligées sur le continent même. Des langues, des religions, des monnaies étrangères ont été imposées, des frontières ont été redessinées, souvent de manière délirante au point que des tribus ont été écartelées entre pays voisins, des animosités entre tribus soigneusement entretenues. Quant à l’époque post coloniale, l’Afrique a vu des régimes imposés par les anciennes colonies, défaits s’ils ne convenaient plus. Elle a vu l’émergence de tyrans, de dictateurs, l’apparition de régimes gangrenés par la corruption, l’exploitation de ressources minières par des trusts étrangers. Tout ceci était si prégnant que l’avenir de l’Afrique que je me proposais d’écrire ne pouvait qu’être marqué par ces blessures. Les avenirs radieux pour les passés douloureux n’existent pas. Les cicatrices mettent du temps à disparaître. De sorte qu’il sera facile pour un lecteur averti de voir en filigrane dans l’Afrique épanouie que je décris les épreuves qu’elle a traversées pour en arriver là.

Des personnages comme l’homme amnésique ou le chien philosophe sont atypiques dans la science-fiction. Comment avez-vous conçu ces figures et leur rôle symbolique ?

Pour ce qui est de l’utilisation de l’amnésie, j’avais envie d’inverser le récit d’une vie, d’en faire une quête à l’envers de manière à ce que le lecteur découvre en même temps que le héros l’univers qui l’entourait. Par ailleurs, un des thèmes centraux du roman est la manipulation de la mémoire et il me semblait essentiel d’avoir pour personnage principal une victime du swapping. Enfin, quoi de plus réjouissant pour un écrivain que de poser d’entrée au lecteur une question qui va l’amener jusqu’au bout du roman ! Pour quelle raison a-t-on volé la mémoire du héros ? C’est un puzzle à construire en même temps que tournent les pages.

Quant à Stany, mon chien philosophe, il se devait d’être là dès le début pour servir de guide à l’handicapé mémoriel qu’était le héros du livre. Qu’il soit philosophe était également important sinon le roman se serait résumé à une suite de péripéties et d’actions sans profondeur. J’ai toujours aimé apporter une texture plus riche à mes récits afin que le lecteur se surprenne à se poser des questions sur la nature du monde auquel je le confronte. Face à un personnage attaché à se reconstruire, avide de connaissance, enthousiaste, je souhaitais opposer un être sensible, désabusé, n’attendant rien de la vie, cherchant dans l’alcool un réconfort qui ne vient pas. Et c’est ce couple improbable qui entraîne toute la mécanique du roman.

Stany est un personnage surprenant et attachant. Est ce qu’il s’inspire de quelqu’un ?

Stany est un keïno, autrement dit la victime d’une expérience scientifique ratée qui avait pour but de donner la parole à certains animaux proches de l’homme, comme les chiens, les chats, les chimpanzés. Il souffre de sa situation et boit pour oublier. On s’y attache, je crois parce qu’il est une victime de la folie humaine et qu’il a choisi la philosophie pour endurer son sort. Pour tout dire, l’idée m’est venue lorsque je me trouvais dans l’atelier d’un ami peintre à Gorée. Celui-ci avait renversé par inadvertance une bassine contenant l’eau multicolore teintée provenant de la plonge de ses pinceaux. Un chien s’était approché. Il avait regardé mon ami d’un air triste avant de se plonger dans l’observation des couleurs qui se mêlaient dans la flaque à ses pieds. Il y avait une telle expression d’intelligence et de tragique dans son regard qu’il est devenu instantanément le personnage qui me manquait pour l’écriture de Swap Swap.

Vous êtes docteur en informatique. Vous avez entre autres travaillé sur les systèmes multi-agents et l’intelligence artificielle. Est-ce que cela a influé sur l’écriture d’Ombre blanche ?

Le premier roman de Gibson était à peine sorti en France. De mon côté, je venais de publier Swap Swap où apparaissent les prémices d’un monde tournant autour d’un réseau évolué baptisé Sensipac. Nous nous sommes rencontrés et avons eu une conversation très intéressante. Nous avions énormément de points communs, même si lui n’était pas un informaticien. Ce qui fait que l’explosion du cyberpunk m’a incité à plonger encore plus avant dans la technologie et à utiliser dans le roman suivant, Ombre blanche, mes connaissances dans le domaine en les extrapolant. Fidèle à la devise « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », je tenais néanmoins à ce que l’approche humaniste reste prédominante, vu que j’apprécie modérément les romans de hard science qui étaient aussi en vogue à l’époque. Je me suis toujours appliqué à travailler les personnages avant l’environnement, quitte ensuite à étudier les répercussions de cet environnement sur eux. Selon moi, l’humain doit rester au centre, et la technologie à la périphérie.

J’adore les IA. Elles sont fascinantes à explorer parce que les hommes voient en elles des doubles, des images, des rivales qui pourraient les remplacer, les dépasser, les éliminer. Ajoutons-leur une âme, ou ce qu’on entend par là, et tout part en vrille. C’est vertigineux.

Avec le recul, changeriez-vous certaines choses ? Votre vision a-t-elle évolué ?

Je ne changerais pas un mot de cette trilogie, du moins dans les thématiques. Rien n’a bougé, ni dans le monde ni dans la nature humaine. L’Afrique attend toujours ce moment où elle prendra conscience de ses possibilités. Ou, peut-être, l’effondrement des civilisations qui ont dominé le monde depuis la révolution industrielle. Cependant, l’implantation des Chinois sur le continent noir, la multiplication des coups d’état, la prolifération des régimes dictatoriaux ou militaires, l’infiltration sourde des extrémismes religieux, me laissent à penser que ce moment est encore reporté. Ce que je déplore de tout mon cœur, vu l’amour que je porte pour ce continent.

Trois mots pour la fin ?

Je suis ravi que Mnémos publie enfin cette trilogie. Je tiens à souligner l’excellente préface de Dominique Warfa qui offre un brillant aperçu sur l’ensemble de mes publications. Par ailleurs, le regroupement des trois romans en un seul ouvrage permet au lecteur d’avoir une vue d’ensemble qui enrichit l’expérience de lecture. Les divers thèmes se renvoient la balle de manière naturelle, sous une architecture commune, derrière un même continent, qu’il sot présent ou simplement but à atteindre.

La trilogie représente humblement les vingt-cinq années de ma vie que j’ai passées sur ce continent, les expériences magnifiques que j’y ai vécues, toutes les amitiés que j’ai pu y lier. J’espère que le lecteur saura retrouver tout cela dans ces quelques pages utopiques.

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Richard Canal
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