Mnémos reprend le flambeau des avenirs désirables et réédite l’anthologie emblématique Solarpunk, précédemment sortie chez Les Moutons électriques.
Avec ce manifeste littéraire qui n’a jamais été aussi nécessaire, plumes francophones et voix du monde entier imaginent le futur autrement !
Découvrez aujourd’hui, notre entretien avec Chloé Chevalier, autrice de la nouvelle, La Succulente.
Si vous deviez expliquer le Solarpunk à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, comment le définiriez-vous en quelques mots ?
Le Solarpunk est un sous-genre de la science-fiction qui se veut résolument optimiste, ou qui en tout cas s’attache à dépeindre des futurs désirables, en particulier d’un point de vue écologique.
Avant d’écrire ma nouvelle La Succulente, j’ai lu le « Manifeste du solarpunk », qu’on trouve facilement sur internet, parce que j’avais envie de jouer le jeu au maximum, de cocher toutes les case du genre – si je le pouvais. Si ma mémoire est bonne, il est question dans ce manifeste de créer un genre du « conflit résolu » (conflits de genre, de classe, climatique, etc.), ce qui peut prêter à confusion si on n’est pas attentif : le solarpunk ne cherche en aucun cas à nier le conflit, il se positionne simplement après, chronologiquement parlant : après leur résolution. Cette posture permet à mon sens deux choses : 1) faire exister cet après, ne pas s’enfermer dans le « tout est foutu, y’a rien à faire » ; 2) réfléchir en mouvement : on se place dans ce post-conflits, où les solutions ont de fait été trouvées, ce qui permet de se retourner vers notre présent et de, rétroactivement, combler les trous. « Est-ce qu’on veut aller là ? / Oui, pourquoi pas. / Dans ce cas : cherchons comment. »
Qu’est-ce qui, selon vous, rend le Solarpunk incontournable de nos jours ?
Sans aucun doute la dureté du monde actuel. Quand le présent et tous les horizons semblent horriblement bouchés, il faut ramener un peu de lumière dans les esprits, un peu d’ouverture, un peu de possibles pour, tout simplement, pouvoir continuer à vivre, continuer à avancer et, surtout, sortir de la paralysie. Parce que nous n’avons pas le choix ! Le solarpunk est sans nul doute un « genre réconfort ». Il permet de se faire un peu de bien, de s’offrir une respiration, pour ensuite être capable de reprendre son avancée, intellectuelle, militante, ou que sais-je. En tout cas, il a cette potentialité là. Est-ce que c’est un « genre doudou » ? Le doudou permet au tout-petit d’arriver au bout de sa nuit. Un « genre béquille » ? La béquille permet à qui est blessé de marcher malgré tout. Peut-être le solarpunk est-il, tout simplement, un « genre outil » ? Non pas une fin en soi, mais un moyen-de ?
Le Solarpunk est souvent perçu comme une réponse optimiste au Cyberpunk ou au Post-apo. Pour vous, l’écriture d’une nouvelle solarpunk est-elle un acte de résistance face au « catastrophisme » ambiant, ou s’agit-il avant tout d’une exploration esthétique de nouvelles utopies ?
Réponse au cyberpunk, au post-apo… oui, mais aussi beaucoup à la dystopie, qui est un sous-genre qui a beaucoup – peut-être trop ? – fertilisé la SF des dernières décennies.
Pour les raisons évoquées plus haut, il y a en ce moment une très forte demande d’œuvres solarpunk (ou hopepunk, ou de « SF positive » en générale, voire carrément d’utopie)… mais somme toute fort peu d’œuvres solarpunk au catalogue. Et encore moins qui ont été pensées comme telles dès le début par leurs auteurices (souvent la catégorisation solarpunk arrive après coup). D’où le risque d’un genre « coquille vide », qui lui est parfois reproché : beaucoup de bonnes intentions, mais pas assez de contenu. D’où le risque d’être réduit à une simple esthétique, donc d’être facilement récupérable, marchandisable, détournable… D’où le besoin d’en produire, précisément pour occuper cet espace de pensée ! Il réside peut-être là, le potentiel acte de résistance du solarpunk : occuper cette place intellectuelle, en faire une « zone à défendre artistique », si je puis me permettre l’expression, avant qu’il ne devienne, à peine né, un produit.
On dit souvent que le Solarpunk est le genre de l’espoir. Est-ce que l’écriture de ce texte a changé votre propre regard sur l’avenir ? Pensez-vous que cela vous aide à lutter contre l’éco-anxiété ou le pessimisme ambiant ?
Je ne sais pas si ce texte en particulier a changé mon regard sur l’avenir, mais ce qui est certain c’est qu’entre cette nouvelle et ma novella Les Essaims, qui se rattache au genre du solarpunk, j’ai beaucoup été interrogée sur ce sous-genre au cours des quelques années écoulées (en salons, ou bien en privé par des étudiants, journalistes, etc). Cela m’a fait prendre consciente de l’énorme demande pour ce genre de textes – demande qui frise parfois l’obsession, soyons honnêtes – et donc m’a poussée à m’interroger sur les raisons de cette demande. C’est ce que j’ai développé dans la question précédente : face à l’angoisse ambiante, à la peur du présent et du lendemain, la SF ne peut plus se contenter d’alerter – attention, ce pan là reste nécessaire, mais il faut les deux, il faut ajouter le pan « propositions et possibles » au pan « alerte ».
D’une manière plus générale, je dirais qu’un sous-genre comme le solarpunk vient rappeler – et cela fait du bien – la différence entre les faits et la fiction. Ils y a les faits du présents, qu’ils soient scientifiques (le changement climatique) ou géopolitiques (guerres, génocide, montée des fascismes, etc), ce sont des certitudes, qu’on ne peut ni nier ni contourner. Et il y a les histoires qu’on se raconte sur demain, comment on vivra, à quoi ressemblera le futur, parce que notre psychisme d’humain à besoin d’histoires pour comprendre le monde, processer les changements. Et ça, c’est de l’imaginaire ! On ne sait pas ! La noirceur des faits présents n’est pas obligée de contaminer les histoires futures. Parce que, certes, on voit se dessiner des choses à court comme long terme, on sait qu’il y a des changements auxquels on ne coupera pas… mais il y a aussi tout ce qu’on ignore. J’enfonce là une porte ouverte, mais c’est un petit rappel utile : l’histoire humaine est faite d’oscillations, les périodes ouvertes succèdent aux périodes fermées, on s’adapte, on change, on se relève, et dans ces oscillations et changements réside de l’imprévu, donc de l’espoir.
En cela le solarpunk est un exercice de pensée bienfaisant tout autant que délicat : il oblige à prendre du recul, même si ce n’est pas facile, à se raconter d’autres récits, pour éviter que les angoisses du présent se transforment en prophéties auto-réalisatrices.
Au-delà du plaisir de la lecture, qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent une fois le livre refermé ?
Sur le long terme : se rappeler que la surprise, et avec elle l’émerveillement, sont encore possibles. Réinjecter un peu de « pourquoi pas ? » dans notre rapport à l’avenir.
Sur le court terme : offrir aux lecteurices une bouffée de calme et d’apaisement. Quelques instants de répit doux. Qu’on referme la nouvelle en se sentant bien.
Comment résumeriez-vous votre nouvelle ?
L’amour végétal d’une vie.


