Mnémos reprend le flambeau des avenirs désirables et réédite l’anthologie emblématique Solarpunk, précédemment sortie chez Les Moutons électriques.
Avec ce manifeste littéraire qui n’a jamais été aussi nécessaire, plumes francophones et voix du monde entier imaginent le futur autrement !
Découvrez aujourd’hui, notre entretien avec Dominique Warfa, auteur de la nouvelle, Sur des langueurs océanes.
Si vous deviez expliquer le Solarpunk à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, comment le définiriez-vous en quelques mots ?
Eh bien, on pourrait faire débuter le sujet en précisant l’origine du concept cyberpunk, sans pour autant s’amuser à recenser les différentes déclinaisons littéraires du suffixe « punk ». En fait, toute cette branche de punkitudes relevant de la science-fiction est née, on le sait, dans les années quatre-vingt, mélange de techno thriller et de frayeur sociale, cybernétique et IA face aux décharges qui voient se déverser les déchets et le chaos d’une humanité bien enrayée. Les œuvres de Gibson, Sterling, Stephenson et autres en témoignent, ont fondé ce semblant de mouvement et l’ont accompagné dans leur description des anti-utopies du futur proche. J’ai tendance à penser qu’entre Elon Musk, les GAFAM siliconés et les abandons des protections sociales de nos démocraties, nous vivons dans un monde cyberpunk. Les déferlantes de dystopies qui ont suivi l’esthétique cyber ont par la suite enseveli ces cris d’alarme sous un monceau de récits sombres et parfois nihilistes : plutôt que de créer l’un ou l’autre mouvement sociétal réel en réponse à l’évolution négative décrite par ces textes, films ou séries télé, leur accumulation a selon moi eu pour effet de pousser celles et ceux qui se sont retrouvés assommés par ces visions négatives vers un état d’esprit proche du fatalisme. Pourtant, me semble-t-il, l’un des choix narratifs de la science-fiction, si elle ne nie pas le risque d’avenirs incertains, consiste à montrer qu’il y aura un avenir, tout simplement, et que ce dernier peut se décrire sous un jour utopique. C’est ainsi que le Solarpunk nait (vers 2008) : d’un désir d’optimisme, d’une vision d’avenir durable et tolérant, et non d’un effondrement climatique et civilisationnel définitif. Low-tech, énergies douces et vertes, développement sociétal dépourvu de fuite irraisonnée en avant : telle est cette déclinaison de la science-fiction que l’on peut opposer au Cyberpunk si on le désire. Mais comme une opposition est souvent, voire par essence, négative, on ne bâillonnera pas l’optimisme renaissant et on parlera plutôt d’un retour à l’utopie : ce sont les expressions esthétiques d’une humanité qui voit les signes d’un désastre et qui refuse le renoncement ambiant pour construire selon d’autres règles que celles qui ont abouti à l’état actuel du monde.
Qu’est-ce qui, selon vous, rend le Solarpunk incontournable de nos jours ?
Comme je viens de l’esquisser, face à ce qu’elle décrit et face aux interrogations légitimes de ses lectrices et lecteurs, une littérature responsable qui entend parler de mondes autres ou à venir ne doit pas exister pour conforter quiconque dans un abandon, tant personnel que de groupe. Elle peut, et donc elle a sans doute la responsabilité d’éclairer quant à un futur acceptable, et d’entraîner chacune et chacun à sa suite. Pour autant, évidemment, que la littérature dispose d’une influence… Mais on n’écrirait pas, je pense, si on ne pensait pas que l’on peut éclairer différemment le monde, voire peut-être contribuer à en modifier la nature (en montrant comment on peut privilégier le durable et le doux), ainsi que l’existence de celles et ceux qui le peuplent.
Le Solarpunk est souvent perçu comme une réponse optimiste au Cyberpunk ou au Post-apo. Pour vous, l’écriture d’une nouvelle solarpunk est-elle un acte de résistance face au « catastrophisme » ambiant, ou s’agit-il avant tout d’une exploration esthétique de nouvelles utopies ?
Les deux, bien entendu. L’exploration esthétique me paraît constituer l’essentiel du désir d’écriture. Raconter, ou décrire, ou théoriser, c’est d’abord s’accorder soi-même avec une envie d’écrire – et pas uniquement des tracts, comme on a voulu le reprocher à la science-fiction politique voici une cinquantaine d’années. Il convient de jouer avec des concepts ou des idées, mais surtout de charger le squelette du futur récit de suffisamment de chair, afin qu’en quelque sorte il prenne vie, du moins sous le regard du lecteur. Bien entendu, ce squelette, que l’on peut nommer synopsis, existe également en tant qu’aspiration de l’auteur à construire ce qu’il veut raconter – et donc à choisir parmi ses idées, au sein d’une thématique qui l’inspire. Si l’écriture est bien un choix esthétique et si elle se développe autour de ce choix, elle s’ancre donc évidemment autour d’un autre choix, celui du sujet qui démarre et qui charpente tout ce qui vient le développer. Dès lors, cette écriture peut effectivement être militante, ou acte de résistance, ou encore dénonciation d’un état de fait, d’un moment sociétal. Le Solarpunk, dont j’aime également la dénomination équivalente « Hopepunk », est bien entendu une réaction face au déferlement de ce catastrophisme exacerbé qui se répand depuis longtemps tant en description d’une apocalypse que de celle d’une dystopie, voire les deux conjointement. Le Hopepunk décrit mieux, à mon sens, l’envie du créateur littéraire de donner une réponse à la noirceur des choses, du monde, et des écrits qui l’ont mise en avant. Cette réponse, c’est une forme d’espoir.
On dit souvent que le Solarpunk est le genre de l’espoir. Est-ce que l’écriture de ce texte a changé votre propre regard sur l’avenir ? Pensez-vous que cela vous aide à lutter contre l’éco-anxiété ou le pessimisme ambiant ?
Oui, l’espoir : c’est ainsi que j’ai tendance à préférer parler de Hopepunk – quoiqu’il ne serait pas mal de trouver un équivalent français à cette expression. Quant à ma nouvelle, j’ai réalisé en cours d’écriture que mon point de départ était tout excepté optimiste : le texte parle d’effondrement social en Amérique du Nord et sans doute ailleurs, d’effondrement climatique entre forêts qui brûlent et océans malmenés, du refus de certains (les investisseurs et décideurs derrière Nemo) de changer leur vision des choses… Mais si cette île qui dérive est artificielle, elle abrite aussi un petit groupe animé d’une volonté de changement. Le fait qu’elle dérive, justement, dans le gyre du Pacifique Nord, est un signe de lâcher-prise face à des éléments inévitables (la force océanique) mais aussi la marque (puisqu’elle sert de laboratoire) de ceux qui ont décidé de se battre, même avec de faibles moyens. Nous pouvons faire quelque chose à notre niveau ? Faisons-le. Si le jeune fuyard recueilli par Nemo, issu d’une communauté rurale et dictatoriale, ne comprend pas vraiment comment fonctionnent ses occupants et refuse leurs décisions (sans compter leur morale) au point de s’enfuir, les dernières lignes symbolisent réellement l’utopie : il revient. L’espoir.
Au-delà du plaisir de la lecture, qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent une fois le livre refermé ?
De tout ce que je viens d’exprimer, et de tout ce qui figure au sommaire du volume, c’est toujours le même mot incarné par la même construction romanesque : l’espoir et l’utopie. Tout peut aller mieux – à la condition de se montrer désireux de ce changement, à la condition de bouger soi-même afin que ce changement advienne.
Comment résumeriez-vous votre nouvelle ?
Océanographie. Révolte. Espoir. (On n’en sort pas…)



