Rencontre avec Vincent Tassy : la poésie du gothique flamboyant pour illuminer votre été !
Alors que les beaux jours s’installent, nous nous apprêtons à vous faire (re)découvrir le magnifique roman Apostasie, disponible le 10 juin prochain en librairie.
Et pour vous faire patienter, Vincent Tassy nous ouvre les portes de son imaginaire sombre et poétique à travers une interview exclusive.
À lire sans modération !
Apostasie est un roman d’une noirceur sublime, à la fois poétique et vénéneux. Quelle a été l’étincelle initiale qui vous a donné envie d’écrire cette histoire et de donner vie au personnage d’Anthelme ?
L’image fondatrice est celle de l’Ovange, cette fleur enchantée qui réalise les souhaits, et qui est enfouie dans un recoin secret de la Sylve Rouge – le lieu où se déroule l’essentiel de l’intrigue du roman. C’était en 2008 ou 2009, j’étais à la fac à Montpellier et, formidable avantage qu’offre la fac, j’avais assez de temps libre pour dévorer plein de vieux romans gothiques que j’empruntais à la bibliothèque universitaire. Ça a été une période de grande effervescence littéraire pour moi, et l’imaginaire du romantisme noir, qui m’intéressait déjà beaucoup, a achevé de rentrer dans mon ADN ! C’est à ce moment-là que j’ai lu Walpole, Radcliffe, Lewis… C’est devenu une sorte de paysage intérieur qui m’accompagnait partout, où que je sois : j’avais envie de me fondre dans cet univers de vieux châteaux, de forêts impénétrables et de malédictions. Je ne voyais pas de meilleur moyen que l’écriture pour parvenir à cette immersion radicale à laquelle j’aspirais de tout mon être. Et donc, c’est dans cet état d’esprit-là que m’est venue l’Ovange, un peu par hasard, lors d’un cours que je devais trouver ennuyeux. Je griffonnais des choses dans la marge de ma feuille de notes, une forme est sortie de mon stylo, j’ai noté le nom en-dessous, « Ovange », sans vraiment y penser. À partir de là, j’ai commencé à élaborer une histoire autour de cette fleur. J’avais envie que ce soit baroque, torturé et plein de tristesse, dans l’esprit d’un conte sombre « à la Jean Lorrain ». Je visualisais une sorcière dans la forêt. C’est devenu Aphelion, le vampire qui règne sur la Sylve Rouge – comme on peut s’en douter, les histoires de vampires me passionnaient, et ce depuis plusieurs années. Au passage, le prénom « Aphelion », qui désigne le point le plus éloigné du soleil, vient d’une chanson du groupe de darkwave allemand Diary Of Dreams, que j’écoutais en boucle à l’époque (et encore aujourd’hui !). Bref, on peut dire que j’étais dans un bain culturel bien spécifique ! Le personnage d’Anthelme, narrateur premier, représente bien l’image d’un·e lecteurice qui désire se plonger dans une autre réalité grâce aux histoires et à l’imaginaire, quitte à mettre toute sa vie en jeu pour cela.
En 2009, donc, j’ai écrit une première version du roman, beaucoup plus courte et assez différente de ce qu’il deviendrait par la suite. C’était plutôt une novella, qui était censée appartenir à une sorte de Décaméron gothique dans laquelle des personnages, rassemblés dans un club goth postapocalyptique, se racontaient des histoires pour passer le temps. Finalement, cette version a rapidement cessé de me plaire. J’ai continué à affûter ma plume, écrit des nouvelles, puis j’ai repris le projet Apostasie quelques années plus tard. Je l’ai achevé début 2015, il est sorti au Chat Noir en 2016. Version qui a elle aussi cessé de me plaire (ce qui confirme à quel point un texte est une matière mouvante – ou que je suis une incorrigible girouette !) et que j’ai quasi intégralement réécrite en 2022, pour une réédition collector au Chat Noir. C’est cette « nouvelle » version-là que l’on peut désormais découvrir chez Mnémos, adjointe du préquelle Loin de lui le soleil, sorti pour la première fois au Chat Noir en 2019, et de la nouvelle « Une Clairière de glace », écrite en 2022.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’intrigue ?
Anthelme est un étudiant d’environ vingt ans qui trouve la réalité trop terne et qui décide de déserter la société. Au fil de son errance, il découvre une étrange forêt aux arbres rouges et décide de s’y installer, d’y vivre en ermite. Il ne la quitte plus que pour se ravitailler en livres dans la bibliothèque du village le plus proche. Là, il rencontre un homme qui prétend vivre lui aussi dans la forêt. Ce dernier l’invite à rencontrer celui qui partage sa vie. Anthelme accepte l’invitation et se rend au lieu du rendez-vous : une tour au cœur de la forêt, dans laquelle vit le vampire Aphelion. Aphelion est le maître de la Sylve Rouge. C’est aussi un conteur. Et c’est lui qui va raconter à Anthelme une histoire fascinante, celle de la princesse Apostasie qui, en des temps très lointains, a disparu dans la forêt. Aphelion semble croire Anthelme capable de retrouver Apostasie s’il lui raconte tout ce qu’il sait d’elle.
On ressent à la lecture une forte influence du romantisme noir et de la littérature gothique du XIXe siècle. Comment avez-vous travaillé cette atmosphère si particulière, à la fois macabre, mélancolique et profondément esthétique ?
Le livre est né du désir de s’inscrire dans cette esthétique et mes lectures en ont effectivement été le catalyseur. Je ne lisais que ça : les auteurices gothiques de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, les fantastiqueurs romantiques, les surréalistes qui en portaient l’héritage, les poètes macabres comme Baudelaire ou Nelligan, les décadents comme Rodenbach, Lorrain ou Huysmans, et des choses plus récentes comme les livres de Tanith Lee et Léa Silhol… Ma langue était complètement conditionnée par ces textes-là. Dans la version d’origine, je trouve que ces influences transparaissent de façon un peu maladroite, et j’ai essayé d’affiner tout cela dans la nouvelle édition, pour mieux réaliser le potentiel de cet univers de conte sombre, cruel et précieux.
Le vampirisme est un thème classique de la littérature fantastique, mais vous vous le réappropriez d’une manière très personnelle et charnelle. Qu’aviez-vous envie d’apporter de nouveau ou de plus intimiste à cette figure mythique ?
C’était l’époque de Twilight et de la romance paranormale de chez Milady ; or, ces vampires modernes ne me parlaient pas. Je pouvais certes prendre plaisir à lire des sagas de bit lit, mais je n’y retrouvais en rien les vampires qui me faisaient rêver, mystérieux, vénéneux et dangereux comme dans Carmilla ou Dracula, ou plein de tourments existentiels et de violence, comme chez Anne Rice, Tanith Lee et Poppy Z. Brite. Sans avoir la prétention d’inventer quelque chose de nouveau, je voulais exprimer à travers le vampire mon amour de la mélancolie et de la transgression en littérature. Et ça passait par une langue qu’on pourrait qualifier de « désuète », en tout cas très lyrique, une langue qui me manquait et que j’avais envie de retrouver dans la création contemporaine. D’ailleurs, la transmission du vampirisme dans Apostasie passe par la langue : un baiser au cours duquel les dents du / de la vampire transpercent la langue de celui ou celle qu’iel souhaite transformer. Détail certainement très révélateur du lien étroit qui existe, dans ma conception du mythe, entre vampirisme et langage…
Votre écriture est extrêmement travaillée, lyrique et riche. Est-ce que pour vous, la forme et la beauté de la langue sont indissociables de la cruauté des thèmes que vous abordez ?
Oui, c’est certain. En tant que lecteur, j’ai été notamment très marqué par l’approche de la langue que j’ai trouvée dans des œuvres comme celles de Gabrielle Wittkop, Georges Bataille ou Valentine Penrose, par exemple. Ce sont des auteurices qui avaient le don de conférer une profondeur sensible sidérante aux choses les plus horribles et subversives. Ça m’a fasciné et ça a probablement conditionné quelque chose dans mon approche de l’écriture (même si je ne prétends pas le moins du monde pouvoir rivaliser avec ces immenses plumes !). Et par voie de conséquence, il y a chez moi une correspondance très puissante entre beauté et violence. La violence infligée au corps dans mes textes me paraît inextricablement liée à la question du chant, de la musique des mots, du lyrisme – un certain cisèlement du langage. Cisèlement relatif, cela dit, parce que pour qu’une phrase me plaise vraiment, il faut toujours qu’elle ait un côté un peu « relâché », jaillissant, pas trop préparé. Il faut que la phrase s’impose, qu’en quelque sorte elle tombe telle qu’elle doit être, dans l’espèce de flot de ce qui me traverse, sinon je l’abandonne. Là est tout le « travail », un travail d’écoute, parfois très rapide et parfois très long, qui repose avant toute chose sur l’intuition. Si l’apparition de la phrase n’est pas une évidence, ça veut dire qu’elle risque de ne pas résonner dans l’esprit du / de la lecteurice. Qu’elle ne lui laissera pas l’espace de liberté et de réjouissance que j’entends lui offrir.
Enfin, si vous deviez définir l’expérience sensorielle et émotionnelle qui attend les lecteurices en ouvrant Apostasie, quels mots choisiriez-vous pour les inviter à franchir les portes de votre univers ?
Dark fantasy, vampires, romantisme, horreur et forestcore !



