À l’occasion de la sortie de l’intégrale collector d’Emblèmes le 4 novembre prochain, Ina Siel revient sur la genèse et l’écriture de cette duologie green academia.
D’où est venue l’idée d’Emblèmes ? Quel a été le point de départ de cette histoire, entre explorations, magie et secrets scientifiques ?
En 2017, j’étais étudiante en biologie et j’avais décroché un job d’été dans le musée de mon université, qui était sur le point d’ouvrir. Je m’occupais de sélectionner les pièces et de rédiger des guides pour une partie du musée qui s’appelait Le Petit cabinet d’histoires naturelles. J’ai passé l’été à errer seule entre les squelettes et les animaux empaillés entreposés dans les sous-sols, consciente que des merveilles oubliées se cachaient dans chaque recoin.
J’ai, plus tard, imaginé un univers basé sur les différentes catégories de pièces que l’on pouvait retrouver dans les cabinets de curiosités d’autrefois. C’est comme ça que les contrées d’Emblèmes (Naturalia, La Scientifica et Exotica) sont nées. Le reste a maturé pendant deux années avant que je ne m’attaque à l’écriture. Le déclic qui m’a permis de passer à l’action a été le personnage d’Érèbe, et mon envie d’écrire un héro atteint d’un trouble anxieux.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’intrigue ? Comment présenteriez-vous cet univers et les enjeux de la duologie à quelqu’un qui ne l’aurait pas encore découverte ?
Emblèmes, c’est avant tout la rencontre entre deux personnages que tout oppose : Érèbe, un jeune noble désargenté hanté par ses traumatismes, et dont le seul désir en ce monde est de vivre en paix et d’être aimé pour lui-même, et Cécilie, une riche héritière bourgeoise prête à retourner le monde pour réaliser ses rêves. La situation particulière d’Érèbe en fait l’outil parfait pour servir les ambitions de Cécilie, mais, à mesure que leurs mondes respectifs s’agrandissent, ils vont découvrir des intrigues et des secrets qui concernent la société tout entière.
Le monde d’Emblèmes repose sur des territoires aux identités très différentes, entre Naturalia, La Scientifica et Exotica. Comment avez-vous imaginé ces sociétés et leurs particularités ? Quelles inspirations ont nourri cet univers ?
Les noms de ces trois territoires, ainsi que leurs caractéristiques, sont directement tirés des différentes catégories de merveilles que l’on pouvait trouver dans les cabinets de curiosités (l’ancêtre des musées moderne). Naturalia, concernait toutes ces choses que l’on pouvait trouver dans une nature connue et familière, Scientifica, les instruments créés par l’homme, et Exotica, les pièces que l’on ramenait de terres lointaines, dite « exotiques » selon le référentiel des explorateurs et des colonisateurs.
Dans Emblèmes, Naturalia est une société inspirée du XIXe siècle, avec un niveau technologique faible, par contraste avec La Scientifica, dont la technologie ressemble plutôt à celle de notre XXIe siècle. Exotica, en revanche, est une terre de magie et de pouvoir qui attire la convoitise des Naturaliens. Le tout est bien sûr poreux, ce qui aboutit au mélange de genres et d’esthétiques que l’on connait et apprécie dans Emblèmes.
J’aimerais ajouter, parce que c’est un point qui passe souvent inaperçu, que ces noms (Naturalia, La Scientifica et surtout Exotica) ne sont pas anodins, portent un message et ont une portée politique. Les explorateurs naturaliens, pour remplir leurs cabinets de curiosité se rendent sur une terre dont ils ne connaissent rien, dont le fonctionnement leur est étranger, et pillent cette nature sans aucune considération pour les conséquences sur l’environnement et les sociétés locales. Ce sont également eux qui font les cartes, dont celles qui sont présentées au début du livre, et c’est pourquoi ce continent y est nommé Exotica, alors qu’il se nomme en réalité Oélan.
Le savoir et le pouvoir sont intimement liés dans votre récit. Aviez-vous envie d’interroger la place de la science dans la société, mais aussi les dérives possibles de la connaissance lorsqu’elle devient un instrument de domination ?
C’est une question très intéressante ! Effectivement, je remarque que c’est un thème important dans la duologie, et plus encore, c’est un motif qui revient beaucoup dans mes textes. Je n’en avais pas forcément pris conscience auparavant, et davantage qu’une volonté de questionner le lien entre savoir et domination, je pense que j’avais surtout très envie d’écrire une bonne conspiration ! Je pense que j’ai du chemin à faire, dans la conscientisation de cette thématique et des liens que l’on peut faire avec notre monde à nous. J’ai récemment, aussi, remis en question un ressort que j’utilise régulièrement dans mes dénouements, et qui repose sur la restitution du savoir au peuple. J’ai écrit Emblèmes il y a plusieurs années déjà, et depuis, j’ai progressé dans ma conscience du monde. Souvent, tout le monde sait, mais personne ne fait rien. Alors, la clé du pouvoir est-elle vraiment dans le maintien du secret, et son démantèlement dans sa révélation ? Je n’en suis pas certaine.
Cécilie est une femme brillante et indépendante qui refuse de se soumettre aux attentes de son époque. Comment avez-vous construit ce personnage et sa quête d’émancipation dans un monde où les femmes doivent lutter pour choisir leur propre destin ?
En contrepoint à Érèbe, qui est un personnage résolument tourné vers sa propre intériorité, il me fallait absolument pouvoir compter sur un personnage inflexible et déterminé, dont la volonté n’aurait pas été tournée vers l’apaisement de son monde intérieur, mais vers le changement de sa condition extérieure. Sans Cécilie, et sa capacité à utiliser n’importe quel moyen à sa disposition pour atteindre ses fins, il n’y aurait pas d’histoire. Notons qu’il n’y aurait pas non plus d’histoire, si elle ne évoluait pas dans une société dans laquelle les femmes sont contraintes à manigancer pour obtenir des choses basiques auxquels les hommes ont naturellement droit.
Cécilie, c’est une femme qui tout au long du récit cherche à dépasser le rôle qu’on lui attribue, tout en étant sans cesse, et de façon parfois absolument tragique et violente, ramenée à ce rôle. Je suis vraiment très fière de cette femme, de ce personnage, de tout ce qu’elle arrive à accomplir, malgré les doutes et les failles qui menacent de l’emporter.
La duologie mêle exploration, créatures fantastiques, intrigues politiques et découvertes scientifiques. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces différentes dimensions, tout en réservant une place importante aux émotions et aux relations humaines ?
Je crois que j’ai juste beaucoup travaillé ! Les émotions et les relations humaines ont toujours été au centre, c’est ce qui me vient le plus facilement, et le reste s’entrelace et s’enrichit au fur et à mesure des versions. J’ai été guidée par les retours de mon éditrice, mais je fonctionne également beaucoup avec ma propre intuition, qui me signale quand il y a une poussière dans la mécanique, un élément manquant, un déséquilibre. C’est quelque chose que je perçois assez intuitivement, sans doute parce que j’ai toujours lu énormément. Lorsque l’histoire atteint le bon équilibre avec une belle synergie entre tous les éléments, je le ressens, par sa fluidité, par l’impression de justesse, l’absence de frustration, la joie, à la lecture. Je cherche cette sensation, je n’arrête pas de travailler jusqu’à l’avoir atteinte.
La nature, la magie et les secrets du passé occupent une place essentielle dans Emblèmes. Comment avez-vous travaillé la frontière entre merveilleux et noirceur, et qu’aviez-vous envie d’explorer à travers ces forces mystérieuses ?
Avant tout, j’aime être émerveillée parce que je lis. C’est, je pense le premier sentiment qui m’a fait aimer la fantasy en étant plus jeune. Le goût pour la noirceur, en revanche, est venu plus tard. Les deux forment une alchimie qui me plaît tout particulièrement, et qui désormais, me vient assez naturellement. Ce sont deux faces d’une même pièce : qu’on soit émerveillé ou répugné, une forme de fascination s’installe. J’aime à la fois que l’on ne puisse pas décrocher son regard à cause des sentiments positifs de l’émerveillement, et à cause de la fascination rampante de la noirceur, des questions qu’elle pose. Quant à l’équilibre entre les deux, il doit pour moi ressembler à l’équilibre entre la plongée et la respiration. Trop de noirceur et l’on suffoque. Le merveilleux est là pour apporter une touche de légèreté et d’espoir.
Vous êtes biologiste moléculaire de formation avant d’être devenue autrice. Votre parcours scientifique influence-t-il ta manière d’imaginer des mondes, des créatures et des systèmes de magie ? La science et l’imaginaire sont-ils, pour vous, deux façons complémentaires d’explorer le monde ?
En tout cas, ce sont deux lentilles absolument essentielles de mon regard sur le monde. Avant d’engranger une somme de connaissances, étudier les sciences, c’est adopter un mode de pensée, une façon de réfléchir, de se poser des questions, de résoudre les problèmes. Ainsi, même quand on change de métier, je pense qu’on ne cesse jamais réellement d’être un scientifique, et que forcément, c’est un aspect de ma vie qui va filtrer dans mes textes, que j’y parle littéralement de sciences, ou non. J’ai également tendance à écrire sur les choses qui me fascinent, et qui m’interpellent, et cet intérêt pour la science est toujours là, comme une boussole, à m’inspirer. Je prends comme un grand compliment le fait qu’on me dise « ça se voit que c’est une biologiste qui l’a écrit ».
Que représente pour vous la parution d’Emblèmes en intégrale ? Avec le recul, votre regard sur cette duologie a-t-il changé depuis l’écriture du premier tome ?
Cette parution représente une magnifique consécration. Emblème a eu une belle et longue vie en broché, et l’intégrale est l’occasion de remettre cette histoire dont je suis si fière et qui me tient tant à cœur sur le devant de la scène. J’aime aussi beaucoup le fait qu’Emblèmes devienne un objet à collectionner, comme une curiosité dans un cabinet. C’est un joli clin d’œil à l’univers, et une façon de l’explorer autrement en termes esthétiques et graphiques.
Un mot pour la fin ?
Merci d’avoir lu cette interview, j’espère qu’elle vous aura donné envie de découvrir mon univers et mes personnages et complétera de façon intéressante votre lecture. Prenez soin de vous !




