À l’occasion de la sortie de l’intégrale collector du Chant des cavalières, l’auteurice revient sur la genèse et l’écriture de cette duologie de fantasy féministe, entre mythes arthuriens revisités, dragons et héroïnes prêtes à renverser l’ordre établi.
Intégrale limitée et collector comprenant :
🔥Le Chant des cavalières
🔥Nous serons l’incendie
D’où est venue l’idée du Chant des cavalières ? Quel a été le point de départ de cette histoire de femmes guerrières et de dragons ?
À l’origine, le Chant était une réécriture toute bête des mythes arthuriens, mais avec une inversion genrée, si je puis dire, où tous les personnages masculins devenaient des personnages féminins. Puis doucement il y a eu un glissement vers un univers original, cette péninsule des confins où se trouve le royaume de Sarda, les Comtés-Unis des Sabès et les plaines des cités-libres, qui était le décor pour un premier roman que j’avais écris à l’occasion du concours Gallimard, RTL et Télérama en 2012.
Les choses ont bien évolué depuis ! Doucement le récit s’est resserré autour du personnage de Sophie, du royaume de Sarda, de l’ordre des cavalières, jusqu’à prendre la forme finale qu’on lui connaît.
Quant aux dragons, ils se sont imposés comme une évidence, pour accompagner ces chevaleresses de la table ronde devenues cavalières de la Dame. Ils étaient dotés de plumes et de becs dès le début, car c’est plutôt du côté des griffons que j’ai trouvé mon inspiration.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’intrigue ?
On suit la sortie de l’enfance de Sophie, novice au sein d’une citadelle de cavalière, et de sa maîtresse, Éliane, qui devient Matriarche (à la fois abbesse et générale) à la suite de la mort de sa propre mentor. Derrière leurs vicissitudes personnelles, se développe aussi une intrigue politique où désir d’indépendance, volonté démocratique et retour de la monarchie s’affrontent.
Sophie rêve de son premier vol, de liberté et de réponses. Pourquoi était-il important de raconter cette histoire à travers le regard d’une jeune cavalière ?
J’avais très envie d’avoir pour personnage principale quelqu’une qui n’a presque aucun pouvoir. Bien qu’appartenant à un ordre puissant, elle ne peut quasiment décider de rien, sa vie a été ordonnée bien avant sa naissance et il lui faudra tout le roman pour enfin s’émanciper réellement. C’est un choix un peu clivant, je sais que certain·e·s lecteurices n’ont pas accroché au personnage. Je pense que j’avais besoin, à l’époque de la rédaction du Chant, d’écrire sur une jeune fille (puis une jeune femme) qui n’avait pas l’espace d’exister dans son entièreté, d’être pleinement elle-même. D’une certaine façon, Sophie est encore dans le placard et tout le trajet qu’elle réalise durant le roman, c’est l’histoire de son coming-out.
Votre saga mêle intrigues de cour, ambitions politiques et luttes d’émancipation. Comment avez-vous construit cet équilibre entre les destins individuels et les bouleversements collectifs ?
Les deux sujets étaient importants à mes yeux, il ne pouvait pas y avoir de problématiques politiques sans leurs contreparties personnelles, et les péripéties des personnages ne pouvaient que s’accompagner d’événements collectifs.
De toute façon, ces événements sont les conséquences des actions d’individus, qu’ils soient le résultat espéré ou non, et les vicissitudes intimes de chacune vont jouer sur le déroulement des choses.
Les cavalières occupent une place privilégiée dans la société de Sarda, mais cette position ne les protège ni des rapports de domination ni des conflits. Aviez-vous envie d’interroger les contradictions du pouvoir, y compris lorsqu’il est exercé par des femmes ?
Totalement. Je ne crois pas que le pouvoir exercé par des femmes serait par définition meilleur que celui des hommes, car c’est la notion même de pouvoir qui me paraît problématique.
Ce n’est pas pour rien que les militant·e·s intersectionnel.les sont si nombreux et nombreuses. Les rapports de domination au sein de l’humanité ne se limitent pas à des oppositions stéréotypées mais s’imbriquent et s’influencent mutuellement, donnant de nouvelles formes à leurs violences. Bien que souhaitant émanciper mes personnages du sexisme et du racisme au sein de la société des cavalières, elles se retrouvent quand même face à des situations de violence, ce qui donne prétexte au roman.
La transmission, les héritages et les mémoires traversent les deux romans. Dans quelle mesure le passé peut-il devenir un obstacle à l’émancipation, mais aussi un levier pour transformer le monde selon vous ?
Dans Le Chant des cavalières, je fais dire au prince Roland « Je ne suis pas intéressé par la gloire qui fut mais par celle à venir ». Bien que ne croyant pas à la possibilité de gloire pour un pays (ou alors peut-être dans l’application de principes humanistes, féministes, décoloniaux, etc.) je suis tout à fait d’accord avec le sentiment exprimé par ce personnage : il n’y a pas dans le passé d’état de grâce, de pays de cocagne, d’époque bénie où tout allait bien et chaque chose était à sa place. Non, ce n’était pas mieux avant.
S’il y a une société meilleure que la nôtre, elle ne peut être que devant nous.
Pour autant, je ne crois pas qu’il faille du passé faire table rase. Je suis très attaché à la discipline Histoire, je lis beaucoup d’historien, j’en écoute, j’ai quelques périodes qui m’intéressent tout particulièrement et que j’étudie de mon côté (pour en citer quelques unes : la Révolution française, le 13ème siècle dans le Dauphiné, la première épidémie de peste noire). Je pense qu’on peut puiser dans les réflexions et les expériences de celleux qui sont venu·e·s avant nous pour nourrir notre pensée, nos actions, nos mouvements.
La révolte occupe une place centrale dans Nous serons l’incendie. À quel moment avez-vous su que l’histoire devait dépasser le destin des cavalières pour questionner l’ordre social tout entier ?
Dès le début de la rédaction du Chant, je rêvais d’un récit plus grand. J’avais envie d’une trilogie de fantasy très classique, d’enjeux internationaux, etc. Mais rapidement l’histoire de Sophie s’est imposée comme le centre du roman et même si les aventures d’Éliane permettent de toucher à des conséquences plus générales, c’est l’intimité émotionnelle des personnages qui m’intéressaient le plus.
Lorsque j’ai commencé à écrire l’Incendie, qui reprenait donc les conséquences de la conclusion du Chant, j’ai voulu ouvrir le récit à d’autres voix que celles des cavalières, par exemple Oihana qui est une vielle villageoise sourde-muette, dont le destin est lié aux événements que d’autres ont décidé mais qui elle n’a que peut d’influence sur quoi que ce soit. Il me paraissait important qu’elle puisse aussi donner son point de vue.
Et puis, j’ai écrit l’Incendie en parallèle de la guerre en Ukraine, du génocide à Gaza, de la montée de l’extrême droite en Europe, alors j’ai voulu donner envie aux lecteurices de réfléchir au solution de résistance qui s’offraient à elleux, j’ai voulu parler de modalités de représentation démocratique, j’ai voulu écrire sur la lutte, l’espoir, la victoire possible des forces progressistes, malgré un monde qui brûle.
Que représente pour vous la parution du Chant des cavalières en intégrale ? Votre regard sur cette histoire a-t-il changé depuis l’écriture du premier jet ?
Je suis très très heureux que ces romans continuent leur vie auprès des lecteurices !
Nous serons l’incendie a eu une vie si courte chez les Moutons électriques, c’est une grande joie de savoir qu’il pourra enfin être lu et qu’avec lui, le Chant soit de nouveau disponible.
Évidemment, depuis 2017 et le début de la rédaction du Chant, j’ai beaucoup évolué en tant qu’auteurice, je n’écris plus tout à fait pareil, je ne traiterai pas forcément certains sujets de la même manière. Heureusement, j’ai pu préciser des choses avec la réédition (par exemple, l’âge et la transidentité de Berhane).
Cependant, même si la personne que je suis aujourd’hui n’écrirait sans doute pas le même roman que la personne que j’étais hier, ces deux textes sont des étapes importantes de ma construction d’auteurice. Je ne serai pas capable de raconter les histoires que je veux raconter désormais, s’il n’y avait pas eu le Chant et l’Incendie, tels qu’ils sont réunis dans cette intégrale.
J’ai eu un grand vide après la parution du Chant et il m’a fallut du temps avant de revenir à l’écriture. Certains retours négatifs m’ont beaucoup marqué, j’ai douté de ce que je voulais dire, de ce que j’écrivais. Mais finalement, je ne renie pas ce roman. Avec ses failles, ses limites, ses fulgurances, je crois qu’il trouve sa place dans mon œuvre et dans le paysage littéraire de la fantasy francophone.
Enfin, si vous deviez inviter une personne à découvrir votre univers en lui donnant une seule raison de lire cette intégrale, quelle serait-elle ?
C’est de la fantasy féministe et féminine et on en a pas encore assez vu pour s’en lasser. Donc pour découvrir un riche panel de personnages féminins hauts en couleurs, n’hésitez pas !




